La Séance 3 : "L'éloquence révolutionnaire a-t-elle changé l'art oratoire ?" a révélé comment les crises politiques transforment les usages sociaux et les formes esthétiques de la parole publique.
Nous questionnons maintenant l'envers de cette médaille : que devient l'éloquence quand les conditions de paix démocratique et de stabilité disparaissent AUJOURD'HUI ? L'avènement de la modernité démocratique et technologique sonne-t-elle le glas de la grandeur rhétorique ou ouvre-t-elle de nouvelles possibilités créatives ?
Y a-t-il un déclin irréversible et inéluctable de l'art oratoire dans les sociétés démocratiques modernes et postmodernes ?
Les nouveaux médias technologiques (radio, télévision, internet, réseaux sociaux) transforment-ils créativement ou détruisent-ils définitivement l'éloquence traditionnelle héritée de l'Antiquité ?
Alexis-Charles-Henri Clérel, comte de Tocqueville (1805-1859), appartient à une famille légitimiste qui a payé un lourd tribut à la Révolution : ses parents, emprisonnés sous la Terreur, n'ont échappé à la guillotine que grâce à la chute de Robespierre. Cette mémoire familiale marquera profondément sa réflexion sur les périls de la démocratie. En 1831, le jeune magistrat obtient du gouvernement de Louis-Philippe une mission officielle pour étudier le système pénitentiaire américain. Ce prétexte lui permet d'entreprendre un voyage de neuf mois à travers les États-Unis, dont il tire non pas un rapport administratif, mais une œuvre monumentale de philosophie politique. De la démocratie en Amérique, publiée en deux volumes (1835 et 1840), n'est pas seulement une description de l'Amérique : c'est une méditation prophétique sur l'avenir de toutes les sociétés modernes. Tocqueville y décèle une « révolution démocratique » irrésistible, une marche vers l'égalité des conditions qui transforme en profondeur les mœurs, les institutions et les passions. Mais cette égalité, si elle est le fait central de l'époque moderne, n'est pas sans dangers : elle peut conduire aussi bien à la liberté qu'à un nouveau despotisme, « doux » et anonyme, où des individus isolés se soumettent volontairement à un État tutélaire.
"Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les en écarte. Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l'asservissement, la barbarie ; mais ils ne souffriront pas l'aristocratie.
Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le nôtre. Tous les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette force irrésistible seront renversés et détruits par elle. De nos jours, la liberté ne peut s'établir sans l'appui de l'égalité, et le despotisme lui-même ne saurait régner sans elle.
Il suit de là que la parole publique, dans les démocraties, doit surtout flatter cette passion dominante. L'orateur aristocratique pouvait s'adresser à l'honneur, à la gloire, au rang, aux distinctions ; il pouvait déployer la pompe d'un style qui marquait son appartenance à une élite. L'orateur démocratique ne le peut plus sans se rendre suspect.
Ce n'est plus par la magnificence des périodes, par l'éclat des images, par la supériorité visible du talent que l'orateur espère entraîner les foules : c'est par la promesse d'une égalité toujours plus grande, c'est en se présentant lui-même comme semblable à ceux qu'il harangue, c'est en affectant de partager leurs passions, leurs intérêts, leurs ressentiments.
J'avoue que ce spectacle m'inquiète parfois. Car cette éloquence égalitaire, pour toucher la multitude, doit souvent flatter ses préjugés plutôt que les combattre. Elle risque de sacrifier la vérité à la popularité, et de préférer ce qui plaît à ce qui éclaire. Les anciens orateurs voulaient élever leur auditoire jusqu'à eux ; les orateurs démocratiques sont tentés de descendre jusqu'à leur auditoire."
Walter Benjamin (1892-1940) est l'une des figures les plus singulières de la pensée du XXe siècle : philosophe, critique littéraire, traducteur, essayiste inclassable, proche de l'École de Francfort sans jamais s'y réduire, ami de Bertolt Brecht et de Theodor Adorno, il a produit une œuvre fragmentaire et fulgurante, souvent incomprise de son vivant. Né dans une famille juive aisée de Berlin, il ne parvint jamais à obtenir un poste universitaire (son habilitation sur le drame baroque allemand fut refusée) et vécut dans une précarité croissante. L'essai sur L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, rédigé en exil à Paris entre 1935 et 1939, est devenu un texte canonique des études culturelles. Benjamin y analyse comment les techniques modernes de reproduction (photographie, cinéma, enregistrement sonore) transforment radicalement le statut de l'œuvre d'art : elles détruisent son « aura », c'est-à-dire son caractère unique, son ancrage dans un lieu et un temps singuliers, sa valeur « cultuelle ». Mais cette destruction est ambivalente : elle peut servir l'émancipation des masses (en démocratisant l'accès à l'art) aussi bien que leur asservissement (le fascisme « esthétise la politique » en transformant les foules en spectacle). Benjamin mourut tragiquement en septembre 1940, à la frontière espagnole, probablement suicidé pour échapper à la Gestapo.
"À l'époque de la reproductibilité technique de l'œuvre d'art, ce qui dépérit en elle, c'est son aura. Le processus est symptomatique ; sa signification dépasse le domaine de l'art. On pourrait dire, de façon générale, que la technique de reproduction détache l'objet reproduit du domaine de la tradition. En multipliant les exemplaires, elle substitue à son occurrence unique son existence en série.
L'aura d'un objet, c'est l'apparition unique d'un lointain, si proche soit-il. Suivre du regard, un après-midi d'été, une chaîne de montagnes à l'horizon ou une branche qui jette son ombre sur celui qui repose – c'est respirer l'aura de ces montagnes, de cette branche. Or le désir des masses contemporaines est tout aussi ardent : « rapprocher » les choses, spatialement et humainement, est un désir non moins passionné que leur tendance à dépasser l'unicité de tout donné en accueillant sa reproduction.
Ce qui se produit pour l'œuvre d'art se produit également pour la parole publique. La parole proférée devant un auditoire rassemblé possédait une aura : elle était liée à un lieu, à un moment, à une présence corporelle irremplaçable. L'orateur et son public partageaient le même espace, le même temps, la même tension. Cette parole-là ne pouvait être répétée : chaque discours était un événement unique.
Avec les techniques modernes d'enregistrement et de diffusion, cette parole cède la place à une parole enregistrée, montée, reproduite, diffusée, qui atteint des multitudes d'auditeurs isolés les uns des autres. L'homme politique ne parle plus à une foule rassemblée ; il parle à une caméra, et cette parole sera reçue par des millions d'individus séparés, chacun chez soi, chacun dans sa solitude.
Ainsi les formes traditionnelles de l'éloquence – l'éloge, le discours délibératif, la harangue – se transforment en produits médiatiques, soumis aux lois de la reproduction technique et de la consommation de masse. Le charisme de l'orateur devient une image fabriquée ; son autorité, un effet de montage. Nous entrons dans l'ère de l'« esthétisation de la politique »."
Jürgen Habermas (né en 1929) est le plus célèbre représentant de la « deuxième génération » de l'École de Francfort, ce courant de pensée critique né dans l'Allemagne de Weimar et exilé aux États-Unis sous le nazisme. Marqué par l'expérience du totalitarisme et par le procès de Nuremberg (qu'il suit, adolescent, avec stupeur), Habermas consacre son œuvre à penser les conditions d'une démocratie authentique, fondée sur la discussion rationnelle entre citoyens égaux. L'Espace public (Strukturwandel der Öffentlichkeit), publié en 1962, est son premier grand livre. Il y retrace la naissance, l'apogée et le déclin de ce qu'il appelle la « sphère publique bourgeoise » : cet espace de discussion qui émerge en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans les cafés, les salons, les journaux, où des personnes privées se réunissent pour débattre rationnellement des affaires publiques. Cette sphère, distincte de l'État et du marché, est le lieu où se forme l'« opinion publique » comme instance critique du pouvoir. Mais Habermas montre aussi comment, au XXe siècle, cette sphère est « reféodalisée » par les médias de masse et la publicité : la discussion rationnelle cède la place à la manipulation, le citoyen devient consommateur de messages préfabriqués.
"La sphère publique bourgeoise peut être tout d'abord comprise comme la sphère des personnes privées rassemblées en un public. Celles-ci revendiquent cette sphère publique réglementée par l'autorité, mais dirigée contre le pouvoir public lui-même, afin de discuter avec lui des règles générales de l'échange, dans la sphère fondamentalement privatisée, mais publiquement intéressante, de la circulation des marchandises et du travail social.
Le medium de cette confrontation est original et sans précédent dans l'histoire : c'est l'usage public de la raison. Dans les cafés, les salons, les sociétés savantes, les clubs de lecture, des personnes privées font usage de leur entendement pour débattre publiquement des affaires communes. L'autorité de l'argument y remplace l'argument de l'autorité. La qualité d'un raisonnement importe plus que le statut social de celui qui le tient.
Cette sphère publique a été le lieu de naissance d'une nouvelle forme d'éloquence : non plus l'éloquence d'apparat des cours princières, ni la harangue populaire des démagogues, mais une parole argumentée, soumise à l'examen critique, visant le consensus rationnel. La presse périodique en fut le véhicule privilégié : elle permettait une discussion continue, ouverte, accessible à tous ceux qui savaient lire.
Avec la montée en puissance des médias de masse et de la publicité commerciale au XXe siècle, cette sphère tend cependant à se transformer en profondeur. La discussion argumentée y est de plus en plus remplacée par des techniques de mise en scène et d'influence empruntées aux relations publiques. Le public, autrefois critique et actif, devient un public de spectateurs et de consommateurs.
Le citoyen n'est plus convoqué pour débattre, mais pour accueillir des messages fabriqués à son intention. L'opinion publique n'est plus le résultat d'une délibération collective ; elle est « fabriquée » par des professionnels de la communication. Nous assistons à une « reféodalisation » de la sphère publique, où le pouvoir ne se légitime plus par la discussion, mais par la mise en scène."
Pierre Bourdieu (1930-2002) est le sociologue français le plus influent de la seconde moitié du XXe siècle. Né dans un milieu modeste du Béarn (son père était facteur), il intègre l'École normale supérieure, où il côtoie Jacques Derrida et Louis Althusser. Après un séjour en Algérie pendant la guerre d'indépendance (expérience fondatrice pour sa vocation de sociologue), il développe une œuvre immense consacrée à l'analyse des mécanismes de domination sociale. Ses concepts de « capital culturel », « capital symbolique », « habitus », « champ » ont renouvelé en profondeur la sociologie et essaimé dans toutes les sciences humaines. Ce que parler veut dire (1982) s'attaque à une illusion fondamentale de la linguistique : l'idée que le langage serait un instrument neutre de communication, que les mots auraient le même sens et le même poids pour tous. Bourdieu montre au contraire que toute parole est une prise de position dans un espace social hiérarchisé, que l'efficacité d'un discours dépend autant de la position sociale du locuteur que de la qualité de ses arguments. Cette analyse a des implications dévastatrices pour la rhétorique traditionnelle, qui fait comme si seuls comptaient le talent de l'orateur et la force des arguments.
"Il n'y a pas de parole qui soit « pure » communication : toute prise de parole est aussi une prise de position dans un espace social structuré. La linguistique a créé une fiction, celle du « locuteur idéal » évoluant dans une « communauté linguistique homogène », où les mots auraient le même sens et le même poids pour tous. Or cette fiction dissimule la réalité des rapports de force symboliques.
Parler, c'est occuper une certaine position dans l'espace social, faire valoir une certaine autorité, mobiliser un certain capital symbolique. Ce capital, accumulé au cours de toute une vie sociale, est fait de titres scolaires, de positions institutionnelles, de signes de reconnaissance sociale. Il confère à celui qui le détient le droit d'être écouté, cru, obéi.
La même phrase n'a pas le même poids selon qu'elle est prononcée par un professeur en Sorbonne, un ministre à l'Assemblée nationale ou un ouvrier dans un café. Les mots peuvent être identiques ; leur efficacité sociale est radicalement différente. Un diagnostic médical prononcé par un médecin a force de loi ; le même énoncé proféré par un profane n'est qu'une opinion parmi d'autres.
Tout l'art rhétorique traditionnel dissimule cette inégale efficacité en faisant comme si seuls comptaient les mots, et non la position sociale de celui qui les énonce. La rhétorique fait comme si le talent de l'orateur suffisait à expliquer son pouvoir de persuasion. Elle oublie que ce pouvoir est toujours déjà donné, pour partie, par la position sociale de l'orateur, par les titres qui l'autorisent à parler, par les institutions qui garantissent sa parole.
L'éloquence n'est pas seulement affaire de technique ; elle est affaire de légitimité. Et cette légitimité est socialement distribuée de manière très inégale. Certains sont socialement autorisés à parler, et leurs paroles font autorité ; d'autres sont réduits au silence, ou leurs paroles ne comptent pas. Telle est la vérité que la rhétorique classique, avec son idéal d'un art universel accessible à tous, contribue à masquer."
Les élèves reçoivent un extrait du même grand discours antique (par exemple l'oraison funèbre de Périclès) et doivent le "traduire" pour qu'il fonctionne sur différents supports modernes, tout en conservant sa force persuasive.
Chaque équipe présente sa version. La classe vote pour celle qui :
Laquelle de ces versions aurait le plus d'impact réel sur les jeunes de 2025 ?
Est-ce que "s'adapter" signifie forcément "perdre en grandeur" ?
Cette activité révèle concrètement si la rhétorique peut se réinventer sans se trahir, et pose la vraie question : faut-il sauver les formes antiques ou leur esprit ?
Cette séance conclusive du premier axe met en lumière les tensions entre fidélité à l'héritage humaniste et exigences de renouvellement démocratique, entre excellence culturelle et démocratisation de la prise de parole.
Le prétendu déclin de l'éloquence soulève directement la question de l'autorité discursive : sur quoi fonder désormais la légitimité de la parole publique dans nos sociétés désenchantées ? Cette interrogation s'impose car l'éloquence constituait historiquement une source majeure d'autorité (l'orateur s'imposait par la maîtrise de son art). Si cette source traditionnelle s'affaiblit, quelles autres peuvent la suppléer ? L'expertise technique ? Le charisme médiatique ? La visibilité algorithmique ?
graph TB
A["🏛️ ÉLOQUENCE ANTIQUE
Idéal de la parole publique"]
B["⚖️ DÉMOCRATIE MODERNE
Égalité > Liberté (Tocqueville)"]
C["📺 MÉDIAS DE MASSE
Reproductibilité technique (Benjamin)"]
D["🏢 ESPACE PUBLIC
Discussion rationnelle (Habermas)"]
E["💼 CAPITAL SYMBOLIQUE
Position sociale (Bourdieu)"]
A -->|"transformée par"| B
A -->|"bouleversée par"| C
B -.->|"modifie le contenu"| F["🎤 RHÉTORIQUE CONTEMPORAINE"]
C -.->|"change les formes"| F
D -->|"colonisée par"| C
E -->|"détermine l'efficacité de"| F
F -->|"Question :"| G{"🤔 DÉCLIN ou MUTATION ?"}
G -->|"Pessimisme"| H["💀 Perte de l'aura
Consommation passive"]
G -->|"Optimisme"| I["✨ Nouvelles possibilités
Démocratisation créative"]
style A fill:#e3f2fd,stroke:#1565c0,stroke-width:3px
style F fill:#fff3e0,stroke:#ef6c00,stroke-width:3px
style G fill:#f3e5f5,stroke:#7b1fa2,stroke-width:3px
style H fill:#ffebee,stroke:#c62828,stroke-width:2px
style I fill:#e8f5e8,stroke:#2e7d32,stroke-width:2px
Schéma conceptuel de synthèse
Aura (Benjamin) : Caractère unique et irremplaçable d'une œuvre ou d'une performance présente ici et maintenant, qui disparaît avec sa reproduction technique.
Espace public (Habermas) : Sphère de discussion rationnelle où les citoyens débattent des affaires communes, distincte de l'État et du marché.
Capital symbolique (Bourdieu) : Ensemble des ressources (prestige, légitimité, autorité) dont dispose un individu selon sa position sociale.
La modernité démocratique et technologique marque-t-elle la fin de la grande éloquence ou simplement sa transformation ?
Cette question met en tension deux visions : le déclin culturel (nostalgie de l'âge d'or antique) et la mutation créative (adaptation aux nouveaux supports et publics).
La démocratie égalitaire et les médias de masse détruisent les conditions de possibilité de la grande éloquence : disparition de l'aura, nivellement par le bas, transformation du citoyen en consommateur passif.
La rhétorique ne meurt pas mais se transforme : nouveaux supports (podcasts, réseaux sociaux), nouveaux formats (threads, vidéos courtes), démocratisation de la prise de parole publique.
Au-delà du débat déclin/mutation, Bourdieu révèle que l'efficacité de la parole ne dépend jamais seulement du discours lui-même, mais toujours aussi de la position sociale de celui qui parle. Cette analyse démasque l'illusion méritocratique de la rhétorique classique : tous ne sont pas égaux devant la prise de parole, quels que soient les supports utilisés.