volonté


Antiquité

Le mot 'volonté' n’existe pas encore au sens moderne, mais les philosophes distinguent déjà la part rationnelle et la part désirante de l’âme. Ils réfléchissent à la maîtrise de soi, à la capacité de choisir et de se gouverner, à la différence entre simple désir et décision réfléchie.

  • Platon : Il distingue dans l’âme trois parties : la raison, le courage (thumos) et le dĂ©sir (epithumia). La partie rationnelle doit gouverner les dĂ©sirs, mais la notion de volontĂ© comme puissance autonome est encore absente.
    "Chacune de nos âmes comporte trois éléments : le désir, l’ardeur, et la raison." (La République, IV, 436a)
  • Aristote : Il parle de 'prohairesis', la dĂ©libĂ©ration volontaire, facultĂ© de choisir en connaissance de cause. L’action morale rĂ©sulte du choix rĂ©flĂ©chi, plus que du simple dĂ©sir.
    "La vertu morale est celle qui se manifeste par le choix, déterminé par la raison." (Éthique à Nicomaque, II, 6, 1106b36)
  • Les stoĂŻciens : Ils introduisent l’idĂ©e d’assentiment intĂ©rieur ('sunkatathesis'), acte par lequel l’âme consent ou rĂ©siste, proche de la volontĂ© comme pouvoir d’adhĂ©rer ou de refuser.
    "Ce qui dépend de nous, c’est l’assentiment, le désir, l’impulsion, le refus." (Épictète, Manuel, 1)
Usages et débats : Débats sur la maîtrise de soi, la liberté intérieure, la part de choix dans l’action morale, la capacité du sage à se gouverner.
Changements de signification : La volonté est pensée comme maîtrise rationnelle, comme capacité de choisir ou de refuser, mais n’est pas encore conçue comme faculté distincte ou toute-puissante.
Liens avec d'autres notions :
  • Raison : La volontĂ© s’exerce sous la conduite de la raison, qui doit orienter les dĂ©sirs.
  • MaĂ®trise de soi : La vertu consiste Ă  dominer ses passions par la dĂ©libĂ©ration.
  • Choix (prohairesis) : Le choix rĂ©flĂ©chi, acte central de l’éthique aristotĂ©licienne, annonce la rĂ©flexion sur la volontĂ©.

Moyen Âge

La volonté ('voluntas' en latin) devient une notion centrale de la philosophie chrétienne. Elle est vue comme faculté spirituelle, capable de choisir librement entre le bien et le mal, distincte de l’intelligence et du désir. Le débat porte sur la liberté de la volonté et sa capacité à vouloir le bien.

  • Saint Augustin : Il fait de la volontĂ© la facultĂ© libre par laquelle l’homme se dĂ©tourne du mal pour choisir Dieu. Il insiste sur la libertĂ© intĂ©rieure et la responsabilitĂ© du choix.
    "La volonté est la faculté qui nous fait vouloir ou ne pas vouloir." (Les Confessions, VIII, 9)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue l’intellect (qui connaĂ®t le bien) et la volontĂ© (qui incline au bien connu), tout en affirmant que la volontĂ© humaine est libre mais blessĂ©e par le pĂ©chĂ©.
    "La volonté est appétit rationnel, elle suit la raison mais demeure libre." (Somme théologique, I-II, q.8, a.1)
  • Duns Scot : Il radicalise la libertĂ© de la volontĂ© : la volontĂ© n’est dĂ©terminĂ©e ni par l’intellect ni par le dĂ©sir, elle est autonome et indĂ©terminĂ©e.
    "La volonté est maîtresse d’elle-même, indépendante de toute détermination extérieure." (Questions sur les Sentences, II, d.25)
Usages et débats : Débats sur la liberté de la volonté (libre arbitre), sur la primauté de la volonté ou de l’intellect, sur la capacité à vouloir le bien malgré le péché.
Changements de signification : La volonté devient une faculté spirituelle, principe de responsabilité morale et de liberté, mais aussi lieu de lutte entre bien et mal.
Liens avec d'autres notions :
  • Libre arbitre : La volontĂ© est libre et responsable de ses choix.
  • Intellect : La volontĂ© s’oriente vers le bien tel qu’il est connu par l’intellect.
  • PĂ©chĂ© : La volontĂ© est blessĂ©e par le pĂ©chĂ© mais appelĂ©e Ă  se redresser par la grâce.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La volonté devient objet d’analyse psychologique, morale et métaphysique. On s’interroge sur son autonomie, sa puissance, ses rapports avec la raison, le désir, les passions. Certains la voient comme faculté souveraine, d’autres insistent sur ses limites.

  • RenĂ© Descartes : Il fait de la volontĂ© l’une des deux facultĂ©s fondamentales (avec l’entendement) : la volontĂ© est illimitĂ©e, libre de consentir ou de refuser, mais peut se tromper si elle juge sans comprendre.
    "La volonté est si grande en moi qu’elle n’est point plus grande en Dieu." (Méditations métaphysiques, IV)
  • Baruch Spinoza : Il critique l’illusion du libre arbitre. Pour lui, la volontĂ© n’est qu’un mode de l’esprit, dĂ©terminĂ©e par des causes extĂ©rieures ou intĂ©rieures.
    "Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs actions, mais ignorants des causes qui les déterminent." (Éthique, II, scolie de la proposition 35)
  • John Locke : Il distingue la volontĂ© (pouvoir de dĂ©cider) et le dĂ©sir (tendance Ă  rechercher un plaisir). La volontĂ© est la facultĂ© de choisir une action, mais elle est influencĂ©e par les motifs et les passions.
    "La volonté est le pouvoir de commencer, de poursuivre ou de suspendre un mouvement du corps ou de l’esprit." (Essai sur l’entendement humain, II, XXI, §5)
Usages et débats : Débats sur la liberté de la volonté, son rapport aux passions et à la raison, sur la distinction entre vouloir et désirer, sur la responsabilité morale.
Changements de signification : La volonté devient le centre de l’autonomie morale, mais sa liberté est remise en question par le déterminisme naturel ou psychologique.
Liens avec d'autres notions :
  • Libre arbitre : La question centrale : la volontĂ© est-elle vraiment libre ?
  • Passions : La volontĂ© doit rĂ©sister ou composer avec les passions.
  • DĂ©terminisme : Spinoza remet en cause la libertĂ© absolue de la volontĂ©.

Époque moderne (XIXe siècle)

La volonté est explorée comme force psychique, sociale, vitale. On s’interroge sur sa place dans l’action, la morale, la création, la lutte contre les déterminismes. Elle devient aussi objet de soupçon, de critique, de dépassement.

  • Arthur Schopenhauer : Il fait de la volontĂ© la force fondamentale, irrationnelle, qui anime tout l’univers ('volontĂ© de vivre'). Le sujet humain doit apprendre Ă  connaĂ®tre, puis Ă  nier cette volontĂ© pour Ă©chapper Ă  la souffrance.
    "Le monde est ma représentation, mais il est aussi volonté." (Le Monde comme volonté et comme représentation, I, §1)
  • Friedrich Nietzsche : Il propose la 'volontĂ© de puissance' comme force crĂ©atrice, affirmation de soi, moteur de la vie et de la valeur.
    "Le monde est la volonté de puissance – et rien d’autre !" (Par-delà bien et mal, §36)
  • William James : Il analyse la volontĂ© comme capacitĂ© de fixer l’attention, de choisir et de persĂ©vĂ©rer malgrĂ© les obstacles. Il insiste sur la part active et pratique de la volontĂ©.
    "La volonté, c’est la faculté de faire attention à une idée parmi d’autres, et de la retenir." (Principes de psychologie, 1890)
Usages et débats : Débats sur la volonté comme force aveugle ou créatrice, sur son rôle dans l’histoire, la vie psychique, la morale, la maladie (hystérie, faiblesse de la volonté).
Changements de signification : La volonté passe d’une faculté rationnelle à une force vitale, irrationnelle, ou à une capacité d’action pratique.
Liens avec d'autres notions :
  • VolontĂ© de vivre : Chez Schopenhauer, la volontĂ© anime toute chose, source de souffrance et de crĂ©ation.
  • VolontĂ© de puissance : Chez Nietzsche, la volontĂ© est Ă©nergie crĂ©atrice, dĂ©passement de soi.
  • LibertĂ© : La volontĂ© est liĂ©e Ă  la capacitĂ© d’agir, de choisir, de se dĂ©passer.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La volonté est questionnée dans ses limites, ses déterminations sociales, biologiques, inconscientes. On interroge sa réalité face à l’inconscient (Freud), à l’habitude (Bergson), à la société (Bourdieu). Elle est aussi repensée dans ses dimensions collectives, politiques, éthiques (volonté générale, volonté collective, empowerment).

  • Sigmund Freud : Il analyse la volontĂ© comme façade du moi, traversĂ©e par des forces inconscientes (dĂ©sir, pulsion, refoulement). La volontĂ© consciente n’est jamais totalement maĂ®tresse d’elle-mĂŞme.
    "Le moi n’est pas maître dans sa propre maison." (Introduction à la psychanalyse, 1916)
  • Simone Weil : Elle critique la volontĂ© comme illusion de toute-puissance, et valorise l’attention, la rĂ©ception, la disponibilitĂ© Ă  l’autre et au rĂ©el.
    "La volonté n’est qu’un effort aveugle. L’attention seule est créatrice." (La Pesanteur et la grâce, 1947)
  • Pierre Bourdieu : Il montre que les choix et les actes volontaires sont largement dĂ©terminĂ©s par l’habitus social, les structures de pouvoir, les attentes collectives.
    "La liberté n’est jamais donnée, elle est toujours à conquérir contre la force de l’habitus." (Le Sens pratique, 1980)
  • Hannah Arendt : Elle analyse la volontĂ© politique comme capacitĂ© collective Ă  commencer, Ă  instituer, Ă  agir en commun (volontĂ© gĂ©nĂ©rale, rĂ©volution, action politique).
    "La volonté est la faculté de commencer quelque chose de nouveau." (La Vie de l’esprit, II, 1978)
Usages et débats : Débats sur la réalité et les limites de la volonté individuelle, sur la volonté collective, l’auto-détermination, l’empowerment, la résistance à l’aliénation sociale ou inconsciente.
Changements de signification : La volonté est pluralisée, relativisée, déconstruite ; elle n’est plus une pure puissance autonome mais une faculté située, traversée par des déterminismes, mais aussi capable de nouveauté et de résistance.
Liens avec d'autres notions :
  • Inconscient : La volontĂ© est traversĂ©e par des forces qui lui Ă©chappent.
  • Habitus : Les choix volontaires sont influencĂ©s par la culture et la sociĂ©tĂ©.
  • Empowerment : La volontĂ© collective est vue comme force de transformation sociale et politique.
  • Attention : Simone Weil oppose la vĂ©ritable ouverture au monde Ă  l’effort volontaire.