sophiste


Antiquité

Dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère, des maîtres itinérants enseignent aux jeunes citoyens l’art de parler en public, de convaincre dans les débats politiques ou judiciaires, et de raisonner sur toutes sortes de sujets. Ces enseignants professionnels, appelés sophistai (σοφισταί), sont réputés pour leur habileté à manier le langage, à argumenter dans les deux sens d’une question, et à remettre en cause les évidences sociales ou morales.

  • Protagoras : Protagoras est célèbre pour ses formules relativistes (« l’homme est la mesure de toutes choses ») et pour son art d’argumenter sur tout sujet, sans prétendre à une vérité absolue.
    "Sur tout sujet, il y a deux discours opposés l’un à l’autre." (cité dans Aristote, Rhétorique, 1402a)
  • Gorgias : Gorgias met en avant la puissance de la parole pour persuader, quelle que soit la vérité du contenu. Il affirme que le langage peut produire des effets comparables à des drogues sur l’âme.
    "La parole est un grand souverain, qui, d’un corps très petit et invisible, accomplit des choses les plus divines." (Éloge d’Hélène)
  • Hippias : Polygraphe et maître de savoir encyclopédique, Hippias incarne le modèle du sophiste capable d’enseigner toutes les disciplines utiles à la vie citoyenne.
    "Je sais tout ce qui est nécessaire de savoir, et j’enseigne ce qu’il faut pour se conduire dans la vie et dans la cité." (cité dans Platon, Hippias majeur)
  • Platon : Platon critique les sophistai pour leur relativisme, leur habileté à argumenter sur tout, et leur tendance à privilégier la persuasion sur la recherche de la vérité. Il construit une opposition entre le philosophe et le sophiste.
    "Le sophiste n’est qu’un marchand de savoirs, qui vend des discours au marché de l’esprit." (Platon, Protagoras, 313d)
Usages et débats : Les sophistai enseignent contre rémunération l’art de réussir dans la vie sociale et politique, ce qui suscite le reproche de « vendre » le savoir. Le débat fait rage entre partisans de la formation pratique (sophistique) et défenseurs d’une recherche du vrai (Socrate, Platon). La figure du sophiste devient vite ambiguë : d’un côté, il est admiré pour sa culture et sa capacité à argumenter sur tout ; de l’autre, il est accusé de manipuler le langage et d’ébranler les fondements moraux.
Changements de signification : Le terme sophistès, d’abord neutre ou même positif (expert, homme sage), prend rapidement une connotation péjorative : celui qui use d’un savoir de surface et d’arguments trompeurs.
Liens avec d'autres notions :
  • Rhétorique : Les sophistai sont les premiers à enseigner la technè rhêtorikè, l’art de persuader en public.
  • Relativisme : Le relativisme moral et cognitif est souvent associé aux doctrines sophistiques.
  • Philosophie : La philosophie naît en partie contre la sophistique, en revendiquant la recherche du vrai sur la persuasion.

Moyen Âge

Le mot « sophiste » est rarement utilisé pour désigner des personnes réelles. Il devient, dans le vocabulaire scolastique, un terme de reproche : celui qui argumente de façon fallacieuse, qui cherche à tromper son auditoire par des subtilités de langage plutôt que de chercher la vérité.

  • Thomas d’Aquin : Thomas critique les sophistes antiques pour leur relativisme et leur manque de souci de la vérité, qu’il oppose à la logique rigoureuse de la scolastique.
    "Il faut se garder de l’artifice sophistique, qui consiste à paraître convaincre sans vraiment prouver." (Commentaire sur l’Éthique à Nicomaque, VI, 5)
  • Pierre Abélard : Abélard, en dialecticien, dénonce les « sophismes », c’est-à-dire les faux raisonnements, ce qui nourrit la méfiance médiévale à l’égard de la figure du sophiste.
    "Un sophisme est une argumentation qui semble correcte mais ne l’est pas en réalité." (Logica ingredientibus)
Usages et débats : « Sophiste » devient synonyme de faussaire du raisonnement, d’argumentateur de mauvaise foi. Le débat porte sur la distinction entre bonne et mauvaise argumentation, entre logique et tromperie.
Changements de signification : Le mot perd son lien avec l’enseignement ou la culture générale pour ne désigner que le raisonnement malhonnête ou captieux.
Liens avec d'autres notions :
  • Logique : La logique médiévale cherche à distinguer le raisonnement valable du sophisme.
  • Hérésie : Les sophistes sont parfois assimilés à ceux qui défendent des thèses contraires à la foi par des arguments trompeurs.

Âge classique (XVIe-XVIIIe siècle)

Le terme « sophiste » est utilisé principalement comme insulte intellectuelle. Il désigne celui qui abuse de subtilités, qui argumente pour avoir raison, même contre l’évidence. La figure du sophiste réapparaît dans les débats philosophiques et religieux comme celle de l’adversaire à réfuter.

  • Michel de Montaigne : Montaigne ironise sur les subtilités des logiciens, qu’il associe parfois à la sophistique des Anciens.
    "Nous ne faisons que nous entrechoquer de paroles sophistiques." (Essais, II, 12)
  • René Descartes : Descartes dénonce les « sophistes » comme ceux qui obscurcissent la vérité par des raisonnements tortueux, opposant leur art à la clarté de la raison.
    "Il vaut mieux suivre la vérité que de s’attarder aux subtilités des sophistes." (Lettre à Mersenne, 1640)
  • Blaise Pascal : Pascal associe souvent les sophistes aux casuistes, accusés de tordre la morale par des raisonnements spécieux.
    "Ce sont de purs sophismes que ces distinctions subtiles." (Lettres provinciales, V)
Usages et débats : Le mot sert à disqualifier l’adversaire dans les controverses religieuses, morales ou politiques. Il est rarement employé au sens neutre ou historique.
Changements de signification : La figure du sophiste devient presque exclusivement négative, symbole de la mauvaise foi argumentative.
Liens avec d'autres notions :
  • Raison : La raison cartésienne s’oppose aux détours et tromperies du sophisme.
  • Casuistique : Les casuistes, accusés par Pascal, sont assimilés aux sophistes pour leur capacité à justifier n’importe quelle position.

Époque moderne et contemporaine

Le mot « sophiste » est toujours utilisé dans la langue courante pour désigner quelqu’un qui use de raisonnements fallacieux, manipulateurs ou trop subtils. Mais la recherche historique et philosophique redécouvre peu à peu la richesse de la sophistique antique, en la distinguant de la simple tromperie argumentative.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Hegel réhabilite partiellement la sophistique en la comprenant comme un moment nécessaire de la liberté de pensée, où tout peut être questionné.
    "La sophistique a eu pour tâche de libérer l’esprit, de le rendre maître de toutes les relations." (Leçons sur l’histoire de la philosophie, II)
  • Jacques Derrida : Derrida s’intéresse à la « force » de la sophistique, à sa capacité à interroger les limites du langage et du sens, au-delà du vrai et du faux.
    "La sophistique interroge la frontière même entre le vrai et le faux." (La pharmacie de Platon, 1968)
  • Barbara Cassin : Cassin consacre une Å“uvre majeure à la sophistique, qu’elle défend comme une philosophie du langage, de la pluralité des points de vue et de la puissance de la parole.
    "Le sophiste est celui qui pense que parler, c’est agir, et que tout dépend de la manière de dire." (L’Effet sophistique, 1995)
Usages et débats : Le mot reste souvent péjoratif, mais de nombreux chercheurs insistent sur la créativité, l’ouverture au pluralisme et la critique des évidences dont la sophistique antique était porteuse. On débat de la place des sophistes dans l’histoire de la philosophie, entre philosophes ratés et inventeurs de la réflexion moderne sur le langage.
Changements de signification : La sophistique fait l’objet d’une réévaluation positive en tant que courant intellectuel et non plus simple ruse ou tromperie.
Liens avec d'autres notions :
  • Pluralisme : La sophistique défend la diversité des points de vue et la relativité des valeurs.
  • Langage : Les sophistes sont parmi les premiers à analyser le pouvoir du langage.
  • Déconstruction : La déconstruction contemporaine s’inspire de la critique sophistique des évidences.