science


Antiquité

On ne parle pas encore de 'science' au sens moderne : les Grecs utilisent le mot 'epistémè' pour désigner un savoir certain, démontré, opposé à l’opinion ('doxa'). Ce savoir concerne surtout les mathématiques, la logique, la physique (au sens de connaissance de la nature) et la métaphysique. La recherche du savoir vrai passe par la démonstration, la rationalité et l’observation du monde.

  • Platon : Il distingue le savoir certain (epistĂ©mè) de l’opinion (doxa) : la science vĂ©ritable concerne le monde des IdĂ©es, accessible Ă  la raison, et non le monde sensible changeant.
    "L’opinion porte sur ce qui devient, la science sur ce qui est." (La République, VI, 510d)
  • Aristote : Il formalise la science comme connaissance des causes et des principes, obtenue par la dĂ©monstration logique. Il fonde la logique, la biologie, la physique et la mĂ©taphysique comme sciences.
    "La science consiste à connaître par les causes." (Métaphysique, I, 1, 981a27)
  • Euclide : Il illustre l’idĂ©al scientifique dans les mathĂ©matiques : axiomes, dĂ©finitions et dĂ©monstrations rigoureuses.
    "Ce qui est admis sans démonstration, ce sont les postulats." (Éléments, Livre I)
Usages et débats : Débats sur la différence entre savoir et opinion, sur la portée de la démonstration, sur la possibilité d’une connaissance certaine du monde naturel.
Changements de signification : La science est d’abord synonyme de savoir rationnel, démontré, souvent limité aux mathématiques, à la logique ou à la physique spéculative.
Liens avec d'autres notions :
  • EpistĂ©mè : Savoir rationnel, stable, dĂ©montrĂ©, opposĂ© Ă  l’opinion.
  • DĂ©monstration : La science exige des preuves, des raisons et des dĂ©ductions.
  • Doxa : L’opinion, changeante et incertaine, s’oppose Ă  la science.

Moyen Âge

La science ('scientia' en latin) désigne tout savoir organisé, hiérarchisé selon l’ordre de la création divine. Elle inclut les disciplines du quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) et du trivium (grammaire, rhétorique, logique). La théologie est la 'science des sciences', car elle porte sur Dieu et le sens ultime du monde.

  • Boèce : Il transmet la distinction entre science spĂ©culative et science pratique, et classe les sciences selon leur objet.
    "La science est la connaissance certaine par les causes." (Institution arithmétique, I, 1)
  • Thomas d’Aquin : Il dĂ©finit la science comme savoir certain par dĂ©monstration, mais subordonne toutes les sciences Ă  la thĂ©ologie, qui donne leur sens ultime.
    "La science est une habitude de l’âme qui permet de conclure nécessairement." (Somme théologique, I, q.1, a.2)
Usages et débats : Débats sur la place de la raison dans la connaissance, sur la hiérarchie des sciences, sur l’articulation entre foi et raison.
Changements de signification : La science devient un savoir systématique, hiérarchisé, mais reste subordonnée à la Révélation et à la théologie.
Liens avec d'autres notions :
  • Scientia : Savoir certain, organisĂ©, systĂ©matique.
  • ThĂ©ologie : La science suprĂŞme, car elle traite du divin.
  • Quadrivium / Trivium : Les arts libĂ©raux, base de l’enseignement scientifique mĂ©diĂ©val.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La science moderne se développe : observation, expérimentation, mathématisation du réel. On distingue désormais la science de la philosophie ou de la théologie. Elle devient méthode pour découvrir les lois de la nature, universelles et mesurables.

  • RenĂ© Descartes : Il fonde la mĂ©thode scientifique sur le doute, l’analyse et la dĂ©composition, la recherche de certitudes mathĂ©matiques.
    "Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute." (Discours de la méthode, II)
  • GalilĂ©e : Il affirme que la nature est Ă©crite en langage mathĂ©matique et fonde la mĂ©thode expĂ©rimentale.
    "Le livre de la nature est écrit en langage mathématique." (Il Saggiatore, 1623)
  • Isaac Newton : Il dĂ©couvre les lois universelles de la gravitation et du mouvement, exemplifiant l’idĂ©al scientifique de la modernitĂ©.
    "Je ne fais pas d’hypothèses : tout ce que je propose est déduit des phénomènes." (Principia Mathematica, Préface)
Usages et débats : Débats sur la méthode scientifique, la place de l’expérimentation, la distinction entre science et métaphysique, la portée des lois universelles.
Changements de signification : La science devient connaissance expérimentale, mathématisée, autonome par rapport à la religion, et moteur du progrès technique.
Liens avec d'autres notions :
  • MĂ©thode scientifique : ProcĂ©dure rationnelle d’observation, d’expĂ©rimentation et de dĂ©monstration.
  • Loi de la nature : La science vise Ă  dĂ©couvrir les règles universelles du rĂ©el.
  • ExpĂ©rimentation : La science teste ses hypothèses par l’expĂ©rience.

Époque moderne (XIXe siècle)

La science s’institutionnalise, se spécialise et se professionnalise. Elle devient moteur de la révolution industrielle, de la médecine moderne, de la biologie (théorie de l’évolution), de la chimie, etc. On pense la science comme marche irrésistible du progrès humain.

  • Auguste Comte : Il fonde le positivisme : la science doit se borner aux faits observables et Ă  leurs lois, rejetant toute spĂ©culation mĂ©taphysique.
    "Savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir : telle est la formule de la science." (Cours de philosophie positive, I, 1830)
  • Charles Darwin : Il applique la mĂ©thode scientifique Ă  la biologie et Ă©labore la thĂ©orie de l’évolution par sĂ©lection naturelle.
    "Il n’est point de distinction essentielle entre l’homme et les animaux supérieurs dans leurs facultés mentales." (De l’origine des espèces, Chap. VI)
  • Claude Bernard : Il dĂ©veloppe la mĂ©thode expĂ©rimentale en mĂ©decine et affirme la nĂ©cessitĂ© de l’hypothèse et de la vĂ©rification par l’expĂ©rience.
    "L’art de l’expérimentateur consiste à inventer des expériences décisives." (Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865)
Usages et débats : Débats sur les limites du scientisme, la valeur explicative de la science, la spécialisation croissante, la place de la science dans la société.
Changements de signification : La science devient institution sociale, pouvoir technique, source de transformations majeures, mais aussi sujet de questionnements critiques.
Liens avec d'autres notions :
  • Positivisme : La science se limite aux faits observables, refusant la mĂ©taphysique.
  • SpĂ©cialisation : Le savoir scientifique se divise en disciplines autonomes.
  • Progrès : La science est vue comme moteur du progrès humain.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La science est interrogée dans ses méthodes, ses limites, ses liens avec la technique, l’éthique, la société. Les débats portent sur la scientificité, la falsifiabilité, la pluralité des paradigmes, l’incertitude, l’interdisciplinarité et la responsabilité sociale.

  • Karl Popper : Il propose la falsifiabilitĂ© comme critère de la scientificitĂ© : une thĂ©orie n’est scientifique que si elle peut ĂŞtre mise Ă  l’épreuve et Ă©ventuellement rĂ©futĂ©e.
    "La science ne prouve jamais, elle réfute." (La Logique de la découverte scientifique, 1934)
  • Thomas Kuhn : Il montre que la science Ă©volue par rĂ©volutions de paradigmes, non par accumulation linĂ©aire de connaissances.
    "Le développement de la science est une série de changements de paradigme." (La Structure des révolutions scientifiques, 1962)
  • Paul Feyerabend : Il critique l’idĂ©e d’une mĂ©thode scientifique unique : 'tout est bon' ('anything goes'), la science est une activitĂ© humaine plurielle.
    "Il n’existe pas de méthode scientifique universelle." (Contre la méthode, 1975)
  • Bruno Latour : Il analyse la science comme construction sociale, rĂ©sultat d’accords, de controverses et de rĂ©seaux humains et non-humains.
    "Les faits scientifiques sont le fruit de négociations, de controverses et de stabilisations." (La Science en action, 1987)
Usages et débats : Débats sur la valeur de la preuve, la frontière entre science et pseudo-science, la pluralité des méthodes, les relations entre science, technique et société, la responsabilité de la science face aux enjeux globaux.
Changements de signification : La science n’est plus vue comme accumulation neutre de vérités, mais comme activité humaine, évolutive, pluraliste et socialement située.
Liens avec d'autres notions :
  • FalsifiabilitĂ© : Critère de distinction entre science et non-science selon Popper.
  • Paradigme : Modèle dominant de recherche, remis en cause lors de rĂ©volutions scientifiques.
  • Technoscience : La science moderne est indissociable des techniques et de leurs effets sur la sociĂ©tĂ©.
  • Éthique : La science contemporaine est confrontĂ©e Ă  la question de la responsabilitĂ©.