rhétorique


Antiquité

Dans les cités grecques, la capacité à bien parler devient vite essentielle : il faut savoir convaincre assemblées, tribunaux ou public. C'est en Grèce que naît l'expression technè rhêtorikè (« art du discours »), qui désigne une méthode systématique pour persuader par la parole. La réflexion porte sur les techniques, les effets produits sur l’auditoire et la distinction entre parole vraie et parole habile.

  • Corax et Tisias : Ils sont parmi les premiers à enseigner la technè rhêtorikè en Sicile, en élaborant des méthodes structurées pour organiser un discours efficace, notamment dans le contexte judiciaire.
    Leur méthode, rapportée par Aristote, consiste à organiser les arguments du plus faible au plus fort, ou inversement, selon les circonstances.
  • Gorgias : Gorgias, sophiste célèbre, affirme que la parole (logos) peut produire des effets comparables à des drogues sur l’âme. Il pratique et théorise la technè rhêtorikè comme puissance de persuasion, indépendamment de la vérité.
    "La parole est un grand souverain, qui d’un tout petit corps et invisible, accomplit des œuvres divines." (Éloge d’Hélène)
  • Platon : Platon critique la technè rhêtorikè des sophistes, qu’il considère comme une flatterie ou un simple savoir-faire destiné à séduire, sans recherche de vérité ou de justice.
    "Ce n'est pas un art, mais une routine, qui crée la persuasion mais non la science sur le juste et l'injuste." (Gorgias, 455a)
  • Isocrate : Isocrate défend la technè rhêtorikè comme un outil pédagogique pour former des citoyens responsables, capables d’agir par la parole dans la vie politique.
    "La parole, lorsqu’elle est unie à la pensée droite, devient source de tous les biens pour les cités et pour les individus." (Antidosis, 254)
  • Aristote : Il donne à la technè rhêtorikè son cadre théorique systématique : l’art de découvrir, dans chaque cas, les moyens de persuasion disponibles. Il distingue trois genres (délibératif, judiciaire, épidictique) et analyse les procédés (ethos, pathos, logos).
    "La rhétorique est la faculté de discerner, dans chaque cas, ce qui est propre à persuader." (Rhétorique, I, 2, 1355b)
  • Cicéron : À Rome, Cicéron fait de la rhetorica une arme politique et morale. Il développe l’idée d’un orateur idéal, cultivé, apte à émouvoir, instruire et plaire.
    "L’orateur doit parler de manière à instruire, plaire et émouvoir." (De Oratore, II, 115)
Usages et débats : La technè rhêtorikè est utilisée dans les tribunaux, l’assemblée, l’éducation des élites. Les débats opposent ceux qui voient en elle une science du vrai et du juste, et ceux qui la considèrent comme simple technique de manipulation ou de séduction.
Changements de signification : Le terme technè rhêtorikè passe d’un savoir-faire pratique à une discipline théorique, puis à une réflexion sur le rapport entre forme, fond et vérité.
Liens avec d'autres notions :
  • Dialectique : La dialectique vise la recherche du vrai par l’argumentation, alors que la technè rhêtorikè vise la persuasion.
  • Sophistique : Les sophistes enseignent la technè rhêtorikè et sont souvent critiqués pour leur relativisme et leur souci de l’efficacité plus que de la vérité.
  • Éthique : La question du bon usage de la parole, de la responsabilité de l’orateur, se pose dès l’Antiquité.

Moyen Âge

L’art du discours (rhetorica en latin) devient une des trois disciplines du trivium, avec la grammaire et la dialectique. Il est principalement utilisé pour la prédication religieuse, l’exégèse biblique et les débats théologiques. La technè rhêtorikè antique est adaptée aux besoins de la chrétienté.

  • Saint Augustin : Augustin adapte la rhetorica à la prédication chrétienne, insistant sur la nécessité d’émouvoir et de persuader pour convertir les âmes, tout en maintenant la vérité du message.
    "Il faut parler de façon à instruire, à plaire, à émouvoir." (De doctrina christiana, IV, 12)
  • Alcuin : Sous Charlemagne, Alcuin organise l’enseignement de la rhetorica comme discipline fondamentale, transmettant ainsi la tradition antique.
    Dans ses manuels, il explique la place de la rhetorica dans la formation intellectuelle du clerc.
  • Thomas d'Aquin : Thomas distingue clairement entre dialectique et rhetorica, la première étant liée à la démonstration, la seconde à la persuasion selon l’auditoire.
    "La rhétorique s’adresse à ceux qui ne peuvent être instruits par la démonstration, mais doivent être conduits par la persuasion." (Commentaire sur l'Éthique à Nicomaque, I, 1)
Usages et débats : La rhetorica sert à défendre la foi, à prêcher et à débattre de manière efficace. Le débat porte sur la frontière entre ornements du discours et vérité du message évangélique.
Changements de signification : La rhetorica se rattache désormais à la transmission des vérités sacrées et à l’efficacité pédagogique, perdant en partie son autonomie politique.
Liens avec d'autres notions :
  • Prédication : L’art de prêcher suppose une maîtrise de la rhetorica adaptée à la conversion des fidèles.
  • Trivium : La rhetorica est l’une des trois bases de l’enseignement intellectuel médiéval.

Âge classique (XVIe-XVIIIe siècle)

L’art du discours connaît un nouvel essor, notamment avec la redécouverte des textes antiques et l’importance de la parole dans la vie politique, judiciaire, littéraire et religieuse. On rédige des traités pour codifier la rhetorica, en lien avec la nouvelle science de l’esprit (psychologie de l’auditoire).

  • Pierre de la Ramée (Ramus) : Il critique la technè rhêtorikè traditionnelle et tente de séparer nettement la logique de la rhetorica, réduisant cette dernière à l’élocution et à la disposition.
    "La rhétorique n’est que l’art de bien dire, la logique celui de bien penser." (Dialectique, 1555)
  • René Descartes : Descartes se méfie de la puissance persuasive de la rhetorica, qui trompe plus qu’elle n’enseigne. Il cherche à la remplacer par la clarté et la rigueur du raisonnement.
    "Je savais combien les discours, tant pour persuader que pour plaire, diffèrent de ceux dont on se sert pour instruire." (Discours de la méthode, I)
  • Blaise Pascal : Pascal réfléchit aux effets de la rhetorica sur l’imagination et le cœur, soulignant que la persuasion ne passe pas seulement par la raison.
    "Nous sommes persuadés plus aisément par les raisons que nous avons trouvées que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres." (Pensées, fragment 10)
  • Nicolas Boileau : Boileau codifie les règles du bon usage du discours public, en insistant sur la clarté, l’ordre, la pureté du langage.
    "Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément." (Art poétique, chant I)
Usages et débats : La rhetorica est utilisée dans les salons, tribunaux, églises et académies. Les débats portent sur sa valeur éducative, la distinction entre vérité et persuasion, et son adaptation à la nouvelle science.
Changements de signification : La rhetorica devient plus technique, plus littéraire, et tend à perdre sa dimension politique originelle.
Liens avec d'autres notions :
  • Éloquence : L’éloquence devient synonyme de rhetorica, valorisée pour son style et son efficacité.
  • Philosophie des passions : La persuasion passe par l’étude des affects, de l’imagination, de la psychologie de l’auditoire.

Époque moderne et contemporaine

Avec l’essor de la presse, de la publicité, des médias et de la politique de masse, l’art du discours (rhétorique) se transforme en science des communications. Elle est relue à la lumière de la linguistique, de la psychologie et des sciences sociales. On assiste à une réhabilitation du mot en philosophie, en littérature et en analyse du langage.

  • Ferdinand de Saussure : Saussure, en fondant la linguistique, relance une réflexion sur les structures du langage qui va nourrir le renouveau de la rhétorique au XXe siècle.
    "La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même." (Cours de linguistique générale, 1916)
  • Roland Barthes : Barthes repense la rhétorique comme l’ensemble des figures du langage et comme une structure essentielle de toute communication, littéraire ou non.
    "La rhétorique est l’ensemble des figures, c’est-à-dire des écarts par rapport à la norme de la langue." (Introduction à l’analyse structurale des récits, 1966)
  • Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca : Ils développent la « nouvelle rhétorique » comme théorie de l’argumentation, redonnant à la rhétorique une place centrale dans le raisonnement et la vie sociale.
    "La rhétorique vise à l’adhésion des esprits, non à la démonstration dans le sens strict du terme." (Traité de l’argumentation, 1958)
  • Paul Ricoeur : Ricoeur montre comment la rhétorique, loin d’être un simple ornement, structure la pensée et la communication humaine.
    "La rhétorique apparaît comme la dimension persuasive et inventive du discours, et non plus seulement comme un art du style." (La métaphore vive, 1975)
Usages et débats : La rhétorique est étudiée en linguistique, littérature, communication politique, publicité. Les débats portent sur sa portée critique : instrument de manipulation ou outil d’émancipation ?
Changements de signification : Le mot rhétorique désigne désormais à la fois l’étude des procédés du discours et la réflexion critique sur le langage lui-même.
Liens avec d'autres notions :
  • Sémiotique : La sémiotique prolonge la réflexion sur les signes, dont la rhétorique analyse les usages persuasifs.
  • Argumentation : La rhétorique contemporaine se rapproche de la théorie générale de l’argumentation.
  • Communication : La rhétorique devient une science appliquée de la communication, du discours social et politique.