religion


Antiquité

Le mot 'religion' n’existe pas encore comme concept autonome, mais les Grecs et les Romains pratiquent des cultes, des rites, des sacrifices et des fêtes en l’honneur des dieux. La religion est avant tout affaire de tradition, de respect des dieux de la cité, et d’harmonie avec l’ordre cosmique. Il n’y a pas de séparation entre religion, morale, politique et culture.

  • Platon : Il rĂ©flĂ©chit sur la piĂ©tĂ© (eusebeia), la justice envers les dieux, et l’importance des rites pour l’ordre de la citĂ©. Il ne distingue pas foi et raison, mais voit la religion comme fondement de l’ordre moral et politique.
    "Il faut honorer les dieux comme il est prescrit par la loi." (Les Lois, IV, 716a)
  • CicĂ©ron : Il emploie le mot latin 'religio' pour dĂ©signer le respect scrupuleux des rites, des serments et des traditions, plus que la foi intĂ©rieure.
    "La religion consiste Ă  rendre Ă  la nature divine un culte et un honneur convenables." (De natura deorum, II, 28)
Usages et débats : Débats sur la piété, le rôle des rites, la relation entre humains et dieux. Les philosophes interrogent parfois le sens des mythes ou la nature du divin.
Changements de signification : La religion est d’abord un ensemble de pratiques collectives et de traditions, liée à l’ordre de la cité.
Liens avec d'autres notions :
  • PiĂ©tĂ© : Respect des dieux, attitude fondamentale de la religion antique.
  • Mythe : Les rĂ©cits mythiques structurent la vision du monde et les pratiques religieuses.
  • Rite : La religion s’exprime surtout par des gestes rituels collectifs.

Moyen Âge

La religion devient un concept central, synonyme de foi, d’appartenance à une Église, de relation à Dieu unique. Le christianisme structure l’ensemble de la vie sociale, juridique, morale et politique. La foi, les dogmes, les sacrements et l’obéissance à l’Église sont au cœur de la vie religieuse.

  • Saint Augustin : Il dĂ©finit la religion comme relation intime Ă  Dieu, fondĂ©e sur la foi, la prière, la charitĂ© et l’appartenance Ă  la vraie Église.
    "La vraie religion est celle qui s’attache au seul Dieu, source du salut." (La Cité de Dieu, X, 1)
  • Thomas d’Aquin : Il fait de la religion une vertu morale qui consiste Ă  rendre Ă  Dieu ce qui lui est dĂ» par le culte, la prière et l’obĂ©issance.
    "La religion est la vertu par laquelle l’homme rend à Dieu le culte qui lui est dû." (Somme théologique, II-II, q.81, a.1)
Usages et débats : Débats sur la vraie religion, sur l’hérésie, sur la distinction foi/raison, sur le salut, sur la place des autres religions (juive, musulmane, païenne).
Changements de signification : La religion devient foi personnelle et institution collective, fondement de la morale et de la politique.
Liens avec d'autres notions :
  • Foi : La religion est indissociable de la foi dans le Dieu unique.
  • Église : La religion s’incarne dans une institution hiĂ©rarchique.
  • Salut : La religion vise le salut de l’âme et la vie Ă©ternelle.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La religion est interrogée par la philosophie : on distingue religion naturelle (accessible à la raison) et religion révélée. Les Lumières critiquent le fanatisme, l’intolérance, et défendent la tolérance et la liberté de conscience. La religion devient objet de débat public et de réflexion critique.

  • Baruch Spinoza : Il critique la superstition, dĂ©fend une religion rationnelle, universelle, fondĂ©e sur l’amour du prochain et la connaissance de Dieu.
    "La vraie religion consiste dans la justice et la charité." (Traité théologico-politique, XIV)
  • Voltaire : Il combat le fanatisme religieux et prĂ´ne la tolĂ©rance, la libertĂ© de pensĂ©e et la sĂ©paration entre Église et État.
    "Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer." (Épîtres, XVI, 1768)
  • Jean-Jacques Rousseau : Il distingue religion civile (fondant le lien social) et religion naturelle (sentiment du divin, conscience morale universelle).
    "Il y a une religion naturelle, écrite dans le cœur de l’homme." (Émile, IV)
Usages et débats : Débats sur la tolérance, la place de la religion dans l’État, la distinction entre religion naturelle et révélée, la critique des dogmes et des superstitions.
Changements de signification : La religion devient objet de critique rationnelle, de débat politique et de réflexion sur la liberté de conscience.
Liens avec d'autres notions :
  • TolĂ©rance : La libertĂ© religieuse devient un idĂ©al des Lumières.
  • Raison : La religion est confrontĂ©e Ă  l’autonomie de la raison critique.
  • Religion naturelle : IdĂ©e d’une religion fondĂ©e sur la raison et l’universalitĂ© morale.

Époque moderne (XIXe siècle)

La religion est analysée comme phénomène historique, social, psychologique. Elle n’est plus seulement question de foi ou de dogme, mais fait l’objet de la critique, de la sociologie, de la psychologie et de l’histoire comparée des religions. On s’interroge sur sa fonction dans la société et son rapport à la modernité.

  • Friedrich Schleiermacher : Il dĂ©finit la religion comme sentiment de dĂ©pendance absolue, expĂ©rience vĂ©cue du sacrĂ© plutĂ´t que simple adhĂ©sion Ă  des dogmes.
    "La religion est le sentiment immédiat du rapport de l’homme à l’infini." (Discours sur la religion, I, 1799)
  • Karl Marx : Il analyse la religion comme 'opium du peuple', illusion produite par la sociĂ©tĂ© pour supporter la misère, et instrument de domination.
    "La religion est le soupir de la créature opprimée... l’opium du peuple." (Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843)
  • Émile Durkheim : Il voit la religion comme fait social fondamental, moyen de cohĂ©sion, de distinction du sacrĂ© et du profane.
    "La religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées." (Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912)
Usages et débats : Débats sur la fonction sociale de la religion, sur la sécularisation, sur la religion comme illusion ou comme ciment collectif, sur le religieux comme expérience intime ou institution sociale.
Changements de signification : La religion devient objet d’analyse scientifique et critique, pluralisée, historicisée, et parfois relativisée.
Liens avec d'autres notions :
  • SĂ©cularisation : La religion perd son monopole au profit d’autres institutions.
  • SacrĂ© : La religion structure la distinction entre sacrĂ© et profane.
  • AliĂ©nation : La religion peut ĂŞtre vue comme source d’aliĂ©nation ou de consolation.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La religion est étudiée sous l’angle de la pluralité, de la diversité des croyances, des rapports avec la modernité, la science, la politique et la mondialisation. On analyse la résurgence du religieux, le fondamentalisme, la spiritualité individuelle, la sécularisation, et la recomposition des formes religieuses.

  • Mircea Eliade : Il explore la structure du sacrĂ© dans toutes les cultures : la religion est expĂ©rience fondamentale du sacrĂ©, de la transcendance, et de la rĂ©pĂ©tition des mythes fondateurs.
    "L’homme religieux s’efforce toujours de vivre dans un monde sacralisé." (Le Sacré et le profane, 1957)
  • Marcel Gauchet : Il analyse la sortie de la religion comme passage vers la modernitĂ©, mais montre aussi la persistance du religieux sous d’autres formes.
    "La religion est la matrice de la sortie de la religion." (Le Désenchantement du monde, 1985)
  • JĂĽrgen Habermas : Il rĂ©flĂ©chit au rĂ´le du dialogue entre croyants et non-croyants dans les sociĂ©tĂ©s pluralistes, Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une traduction des valeurs religieuses dans l’espace public.
    "Les convictions religieuses peuvent nourrir le débat public, à condition de se traduire en langage accessible à tous." (Entre naturalisme et religion, 2005)
Usages et débats : Débats sur la coexistence des religions, la laïcité, la montée du fondamentalisme, la spiritualité 'sans religion', le dialogue interreligieux, ou encore la religion face à la science et à la technique.
Changements de signification : La religion devient pluralité de croyances, pratiques, expériences ; elle n’est plus monopole d’une institution mais phénomène social, culturel et individuel complexe.
Liens avec d'autres notions :
  • SacrĂ© : La religion est souvent analysĂ©e par rapport Ă  l’expĂ©rience du sacrĂ©.
  • LaĂŻcitĂ© : La sĂ©paration entre sphère religieuse et sphère publique devient enjeu central.
  • SpiritualitĂ© : La recherche de sens peut se dĂ©tacher des dogmes et des institutions pour devenir quĂŞte individuelle.
  • Dialogue interreligieux : La pluralitĂ© religieuse conduit Ă  la nĂ©cessitĂ© du dialogue et de la tolĂ©rance.