réalité


Antiquité

Le mot 'réalité' n’existe pas encore, mais les philosophes s’interrogent sur ce qui est vraiment, sur l’être, la vérité, la différence entre l’apparence et ce qui existe en soi. On distingue ce qui change (le devenir, le monde sensible) de ce qui demeure (l’être, l’essence), et on cherche à savoir ce qui mérite d’être appelé 'vrai'.

  • ParmĂ©nide : Il affirme que seule l’Être est, immuable, unique, Ă©ternel ; tout changement, toute apparence, n’est qu’illusion. Le monde rĂ©el, c’est l’être pur.
    "L’Être est, le non-être n’est pas." (De la nature, fragment 2)
  • Platon : Il distingue le monde sensible (apparence, opinion) et le monde des IdĂ©es (ĂŞtre vĂ©ritable, intelligible). Seul ce qui relève de l’IdĂ©e est pleinement rĂ©el.
    "Ce qui est toujours, sans jamais devenir, et ce qui devient sans jamais être." (Timée, 27d)
  • Aristote : Il oppose la substance (ce qui existe en soi) aux accidents (qualitĂ©s changeantes). La rĂ©alitĂ©, c’est ce qui a une existence propre, indĂ©pendante.
    "La substance est ce qui existe en soi et n’est pas affirmé d’un sujet." (Métaphysique, VII, 1, 1028b)
Usages et débats : Débats sur l'opposition entre être et apparence, sur la réalité comme essence ou comme existence, sur la possibilité de connaître ce qui est vraiment.
Changements de signification : L’idée de réalité s’élabore comme ce qui est stable, véritable, par opposition aux illusions des sens ou aux simples opinions.
Liens avec d'autres notions :
  • ĂŠtre : La question de la rĂ©alitĂ© est d’abord celle de l’être vĂ©ritable.
  • Apparence : La rĂ©alitĂ© s’oppose Ă  l’apparence, au trompeur, Ă  l’illusion.
  • IdĂ©e : Chez Platon, la rĂ©alitĂ© la plus haute est celle des IdĂ©es, Ă©ternelles et immuables.

Moyen Âge

La réalité est pensée à travers le prisme de Dieu, de la création et de la distinction entre essence et existence. On s’interroge sur ce qui existe vraiment : Dieu, les créatures, les universaux ? Les débats portent sur la réalité des idées générales et sur la hiérarchie de l’être.

  • Saint Augustin : Il considère que Dieu seul possède la rĂ©alitĂ© suprĂŞme ('ĂŞtre vĂ©ritable') ; les crĂ©atures n’ont qu’une existence dĂ©rivĂ©e, dĂ©pendante.
    "Ce qui existe vraiment, c’est ce qui ne peut ni changer, ni périr." (La Cité de Dieu, XII, 2)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue essence (ce qu’est une chose) et existence (le fait d’être). Dieu seul est son existence mĂŞme, tout le reste reçoit l’existence.
    "En Dieu seul, l’essence est l’existence même." (Somme théologique, I, q.3, a.4)
  • Guillaume d’Ockham : Il remet en cause la rĂ©alitĂ© des universaux (idĂ©es gĂ©nĂ©rales) : seules les choses singulières existent rĂ©ellement.
    "Les universaux n’existent que dans l’esprit, seule la chose individuelle est réelle." (Somme de logique, I, 14)
Usages et débats : Débats sur la réalité des universaux, sur la hiérarchie de l’être, sur la différence entre créateur et créature, sur la réalité comme perfection.
Changements de signification : La réalité s’organise hiérarchiquement : Dieu, puis les créatures, puis les idées ; la question de l’existence réelle des concepts abstraits se pose.
Liens avec d'autres notions :
  • Essence/existence : La rĂ©alitĂ© suppose la distinction entre ce qu’est une chose et le fait qu’elle soit rĂ©ellement.
  • Universaux : La question de la rĂ©alitĂ© des idĂ©es gĂ©nĂ©rales anime la philosophie mĂ©diĂ©vale.
  • CrĂ©ation : La rĂ©alitĂ© du monde dĂ©pend de l’acte crĂ©ateur divin.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La réalité devient objet de doute, d’examen critique et de recherche scientifique. On s’interroge sur la réalité du monde extérieur, la certitude de l’existence, la distinction entre réalité objective et subjective. Les sciences cherchent à décrire la réalité par l’observation et l’expérience.

  • RenĂ© Descartes : Il met en doute la rĂ©alitĂ© du monde sensible, mais affirme la rĂ©alitĂ© indubitable de la pensĂ©e ('je pense, donc je suis'). La rĂ©alitĂ© extĂ©rieure n’est accessible qu’à travers la clartĂ© et la distinction des idĂ©es.
    "Je pense, donc je suis." (Discours de la méthode, IV)
  • Baruch Spinoza : Il identifie la rĂ©alitĂ© ('rĂ©alitĂ© ou perfection') Ă  la puissance d’exister ; Dieu ou la Nature est la rĂ©alitĂ© absolue, infinie.
    "Par réalité et perfection, j’entends la même chose." (Éthique, I, déf. VI)
  • John Locke : Il distingue qualitĂ©s premières (objectives) et qualitĂ©s secondes (subjectives), et analyse la rĂ©alitĂ© comme accessible par l’expĂ©rience, mais toujours mĂ©diĂ©e par la perception.
    "Les idées qui ont le plus de réalité sont celles qui correspondent à des qualités premières." (Essai sur l’entendement humain, II, VIII, 9)
  • George Berkeley : Il affirme que la rĂ©alitĂ© n’est que perception : 'ĂŞtre, c’est ĂŞtre perçu' ('esse est percipi').
    "La réalité des choses consiste à être perçues." (Principes de la connaissance humaine, I, 3)
Usages et débats : Débats sur le réalisme (le monde existe-t-il en dehors de notre esprit ?), l’idéalisme, la certitude, la réalité des sensations ou des idées.
Changements de signification : La réalité devient objet de critique, d’analyse, de méthode : elle peut être objective, subjective ou même purement mentale.
Liens avec d'autres notions :
  • Doute : La rĂ©alitĂ© ne va plus de soi, elle doit ĂŞtre fondĂ©e sur la certitude.
  • SubjectivitĂ©/objectivitĂ© : On distingue la rĂ©alitĂ© indĂ©pendante du sujet et celle produite par la conscience.
  • Perception : La question de la rĂ©alitĂ© passe par l’analyse de la perception.

Époque moderne (XIXe siècle)

La réalité est explorée dans sa multiplicité : réalité psychique, sociale, historique, inconsciente. La science interroge la réalité des atomes, des forces, de l’invisible. La philosophie s’intéresse à la construction de la réalité par le langage, la culture, l’histoire.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il pense la rĂ©alitĂ© comme processus dialectique, devenir de l’Esprit dans l’histoire. La rĂ©alitĂ© n’est pas donnĂ©e, mais produite par le mouvement de la pensĂ©e.
    "Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel." (Principes de la philosophie du droit, préface)
  • Auguste Comte : Il affirme que seule la rĂ©alitĂ© positive, observable, doit ĂŞtre l’objet de la science. La rĂ©alitĂ© est ce qui se constate, se mesure, se vĂ©rifie.
    "Connaître, c’est prévoir, prévoir, c’est pouvoir." (Cours de philosophie positive, I, 1830)
  • Sigmund Freud : Il distingue la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure et la rĂ©alitĂ© psychique, notamment l’inconscient, qui a ses propres lois et effets.
    "La réalité psychique a pour nous plus de valeur que la réalité matérielle." (L’Interprétation du rêve, II, 1900)
Usages et débats : Débats sur la pluralité des réalités (matérielle, psychique, sociale), sur le réalisme scientifique, sur la part de construction et de convention.
Changements de signification : La réalité devient processus, pluralité, objet d’enquête scientifique et de réflexion sur ses différentes dimensions.
Liens avec d'autres notions :
  • Dialectique : La rĂ©alitĂ© est mouvement, contradiction, devenir.
  • Positivisme : La rĂ©alitĂ© est ce qui se vĂ©rifie par les faits et l’expĂ©rience.
  • Inconscient : La rĂ©alitĂ© psychique a sa propre logique, irrĂ©ductible Ă  la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La réalité est interrogée comme construction, comme pluralité de mondes possibles, comme expérience, comme production sociale ou technique. Les sciences (physique, biologie, psychologie) remettent en question la réalité naïve et multiplient les niveaux d’analyse (réalité virtuelle, réalité augmentée). La philosophie analyse la réalité comme une question de langage, de pouvoir, d’interprétation.

  • Ludwig Wittgenstein : Il affirme que les limites de notre langage sont les limites de notre monde : la rĂ©alitĂ© est ce que l’on peut dire, dĂ©crire, reprĂ©senter.
    "Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde." (Tractatus logico-philosophicus, 5.6)
  • Nelson Goodman : Il avance l’idĂ©e de 'fabrique de mondes' : il n’y a pas une rĂ©alitĂ© unique, mais une pluralitĂ© de mondes construits par nos façons de dĂ©crire, de symboliser.
    "Façonner des mondes, c’est décrire, symboliser, organiser l’expérience." (Manière de faire des mondes, 1978)
  • Jean Baudrillard : Il explore la confusion entre rĂ©alitĂ© et simulation dans la sociĂ©tĂ© contemporaine : le simulacre remplace la rĂ©alitĂ© ('hyperrĂ©alitĂ©').
    "Le réel n’est plus ce qu’il était : il y a désormais un hyperréel, produit par la simulation." (Simulacres et simulation, 1981)
  • Bruno Latour : Il analyse la rĂ©alitĂ© comme un rĂ©seau de relations entre humains et non-humains, produite par l’action, la nĂ©gociation, la science.
    "La réalité est ce qui résiste à nos efforts de la transformer." (Nous n’avons jamais été modernes, 1991)
Usages et débats : Débats sur la réalité virtuelle, la réalité augmentée, la multiplicité des interprétations, la frontière entre réel et fiction, la part de construction sociale ou technique.
Changements de signification : La réalité devient multiple, fluide, parfois incertaine ; elle est produite, interprétée, simulée ou même questionnée dans son existence même.
Liens avec d'autres notions :
  • Langage : La rĂ©alitĂ© est insĂ©parable de nos manières de la dire, la penser, la symboliser.
  • Simulation : La rĂ©alitĂ© est de plus en plus produite ou remplacĂ©e par des simulacres techniques.
  • Construction sociale : La rĂ©alitĂ© est aussi ce que les sociĂ©tĂ©s produisent par leurs pratiques et leurs institutions.
  • PluralitĂ© des mondes : Il existe plusieurs façons de construire ou d’expĂ©rimenter la rĂ©alitĂ©.