perception


Antiquité

Le mot 'perception' n’existe pas, mais les philosophes s’interrogent sur la sensation, la connaissance sensible, et la manière dont nous recevons les images du monde. On distingue la sensation (passive) et la pensée rationnelle (active). Les débats portent sur la fiabilité des sens et leur rôle dans l’accès à la vérité.

  • Platon : Il considère que les sens ne donnent accès qu’à l’opinion, pas Ă  la vĂ©ritĂ© : seule la raison permet d’atteindre l’être vĂ©ritable, les idĂ©es. La perception sensible est trompeuse.
    "La vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher : aucun de ces sens ne nous fait connaître la vérité." (Phédon, 65b)
  • Aristote : Il donne une place importante Ă  la sensation ('aisthesis') comme première Ă©tape de la connaissance : tout commence par la perception sensible, qui transmet la forme des objets Ă  l’âme.
    "Rien n’est dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens." (De Anima, III, 8, 431b)
  • Épicure : Il affirme que toutes les perceptions sont vraies, mais que nos jugements sur elles peuvent ĂŞtre faux. La perception est un contact direct avec les atomes Ă©mis par les choses.
    "Toute perception est vraie, l’erreur vient du jugement que nous en faisons." (Lettre à Hérodote)
Usages et débats : Débats sur la confiance à accorder aux sens, sur la différence entre sensation et connaissance, sur le rôle du jugement dans l’erreur.
Changements de signification : La perception est pensée comme expérience sensible, porte d’entrée vers la connaissance mais aussi source possible d’illusion.
Liens avec d'autres notions :
  • Sensation : La perception commence par la sensation, passage obligĂ© pour la connaissance.
  • Opinion (doxa) : La perception donne l’opinion, la raison donne la science.
  • VĂ©ritĂ© : La confiance en la perception conditionne l’accès Ă  la vĂ©ritĂ© ou Ă  l’erreur.

Moyen Âge

La perception est pensée dans le cadre de la distinction entre sens extérieur et sens intérieur. Les philosophes chrétiens distinguent ce qui vient du monde (sensation) et ce qui est élaboré par l’âme (interprétation, imagination). La perception est vue comme un don de Dieu, mais secondaire par rapport à la lumière de la raison.

  • Saint Augustin : Il distingue la perception sensible (imparfaite, changeante) de la perception intĂ©rieure, qui permet d’accĂ©der aux vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles. Il valorise l’introspection et la lumière intĂ©rieure.
    "Ce n’est pas par les yeux du corps, mais par l’œil de l’âme que je vois la vérité." (Les Confessions, VII, 10)
  • Thomas d’Aquin : Il reprend Aristote : la connaissance commence par la perception sensible, mais elle doit ĂŞtre complĂ©tĂ©e par l’intellect qui abstrait les formes universelles.
    "Tout ce que nous connaissons vient des sens, mais l’intellect va au-delà de la perception sensible." (Somme théologique, I, q.84, a.6)
Usages et débats : Débats sur la fiabilité de la perception, sur la distinction entre sens externes et internes, sur la dignité de la connaissance sensible par rapport à la connaissance intellectuelle.
Changements de signification : La perception reste subordonnée à la foi et à la raison ; elle est vue comme première étape, jamais achevée.
Liens avec d'autres notions :
  • Sens extĂ©rieur/intĂ©rieur : Distinction mĂ©diĂ©vale entre ce qui vient du monde et ce que l’âme Ă©labore.
  • Intellect : L’intellect permet de dĂ©passer la simple perception pour atteindre l’universel.
  • Illumination : La vraie connaissance est illumination de l’âme, non simple perception sensible.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La perception devient un objet central en philosophie : on s’interroge sur la nature des idées sensibles, sur la distinction entre perception et réalité, sur le rôle de la conscience. Les empiristes font de la perception la base de toute connaissance, tandis que les rationalistes la suspectent d’illusion.

  • RenĂ© Descartes : Il doute de la fiabilitĂ© des perceptions sensibles, mais reconnaĂ®t la perception claire et distincte comme fondement de la science. Il distingue la perception des sens et la perception de l’entendement.
    "Je connus que je pouvais douter de tout, sauf du fait que je percevais que je doutais." (Méditations métaphysiques, II)
  • John Locke : Il fait de la perception (sensation et rĂ©flexion) la source de toutes nos idĂ©es. La connaissance commence par la rĂ©ception passive de donnĂ©es sensibles.
    "L’esprit n’a pas d’idées innées, tout vient de la perception." (Essai sur l’entendement humain, II, 1, §2)
  • George Berkeley : Il affirme que la rĂ©alitĂ© n’est que perception : ĂŞtre, c’est ĂŞtre perçu ('esse est percipi').
    "Les objets n’existent qu’autant qu’ils sont perçus par un esprit." (Principes de la connaissance humaine, I, 3)
  • David Hume : Il distingue impressions (perceptions vives, immĂ©diates) et idĂ©es (copies affaiblies dans la mĂ©moire ou l’imagination). Toute connaissance vient de la perception.
    "Toutes les perceptions de l’esprit humain se ramènent à deux espèces : impressions et idées." (Traité de la nature humaine, I, I, 1)
Usages et débats : Débats sur la fiabilité de la perception, sur le réalisme versus l’idéalisme, sur la perception comme construction ou comme donnée brute.
Changements de signification : La perception devient à la fois fondement de la connaissance (empirisme) et problème épistémologique (rationalisme, scepticisme).
Liens avec d'autres notions :
  • Empirisme : La perception est la source de toute connaissance.
  • IdĂ©alisme : Chez Berkeley, la rĂ©alitĂ© est faite de perceptions.
  • Scepticisme : La perception peut tromper, d’oĂą la nĂ©cessitĂ© du doute.

Époque moderne (XIXe siècle)

La perception est étudiée dans ses mécanismes psychologiques, physiologiques et sociaux. Elle n’est plus vue comme simple réception passive, mais comme activité complexe, sélective et structurée. On s’intéresse à l’influence de l’attention, de l’habitude, de la culture sur la perception.

  • Immanuel Kant : Il affirme que la perception n’est possible que grâce Ă  des formes a priori (espace, temps) et des catĂ©gories de l’entendement qui structurent l’expĂ©rience.
    "Les intuitions sensibles sont ordonnées selon l’espace et le temps, formes a priori de la sensibilité." (Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale)
  • Hermann von Helmholtz : Il analyse la perception comme une opĂ©ration active, basĂ©e sur des infĂ©rences inconscientes et des habitudes mentales.
    "La perception est une hypothèse inconsciente sur le monde extérieur." (Handbuch der physiologischen Optik, 1867)
  • William James : Il introduit la psychologie de l’attention et de la sĂ©lection dans la perception : l’esprit choisit ce qu’il perçoit activement.
    "L’attention est la prise de possession par l’esprit, d’une manière claire et vive, d’un objet ou d’une suite de pensées." (Principes de psychologie, 1890)
Usages et débats : Débats sur le rôle de l’esprit dans la perception, sur la part d’activité et de passivité, sur l’influence de la culture, de l’attention, de la mémoire.
Changements de signification : La perception devient un processus actif, complexe, structuré par le sujet, la société et la biologie.
Liens avec d'autres notions :
  • Formes a priori : La perception est structurĂ©e par des cadres mentaux universels chez Kant.
  • Attention : La perception dĂ©pend de l’activitĂ© sĂ©lective de l’esprit.
  • Habitude : La perception est influencĂ©e par l’expĂ©rience et la rĂ©pĂ©tition.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La perception est étudiée comme une construction dynamique et contextuelle, résultat de processus neuronaux, psychologiques, sociaux et culturels. On analyse la perception visuelle, auditive, sensorielle, mais aussi la perception sociale et symbolique. Les neurosciences et la phénoménologie approfondissent la compréhension de la perception incarnée.

  • Maurice Merleau-Ponty : Il fait de la perception le fondement de l’expĂ©rience : percevoir, c’est ĂŞtre au monde, en relation incarnĂ©e avec les choses. Il insiste sur la dimension prĂ©-rĂ©flexive et corporelle de la perception.
    "La perception n’est pas une science du monde, ce n’est même pas un acte, c’est l’arrière-fond sur lequel tous les actes se détachent." (Phénoménologie de la perception, 1945)
  • J.J. Gibson : Il dĂ©veloppe l’écologie de la perception : la perception est directe, orientĂ©e vers l’action, et dĂ©pend de l’environnement dans lequel Ă©volue l’organisme.
    "Nous percevons les affordances, c’est-à-dire ce que l’environnement nous permet de faire." (The Ecological Approach to Visual Perception, 1979)
  • Francisco Varela & Humberto Maturana : Ils proposent la thĂ©orie de l’enaction : la perception est le rĂ©sultat d’une co-construction entre l’organisme et son environnement, sans sĂ©paration stricte entre sujet et objet.
    "Le monde n’est pas donné, il est à chaque instant co-créé par l’être vivant et son milieu." (L’Arbre de la connaissance, 1987)
Usages et débats : Débats sur la perception comme construction neuronale, comme expérience vécue, comme processus social et culturel ; sur la part du corps, de l’action, de l’environnement.
Changements de signification : La perception devient interaction, dialogue entre l’organisme et son monde, processus incarné, dynamique, contextuel.
Liens avec d'autres notions :
  • PhĂ©nomĂ©nologie : La perception est au cĹ“ur de l’expĂ©rience vĂ©cue et de la subjectivitĂ©.
  • Affordance : La perception nous informe sur les possibilitĂ©s d’action offertes par l’environnement.
  • Enaction : La perception est un processus de co-crĂ©ation entre l’individu et son milieu.
  • Neurosciences : Les mĂ©canismes cĂ©rĂ©braux de la perception sont Ă©tudiĂ©s en dĂ©tail.