Antiquité
Dans la pensée grecque, la parole (logos, λόγος) désigne à la fois le discours, la raison et la relation entre les mots et les choses. Elle est d'emblée un enjeu majeur : chez les présocratiques, le logos est le principe qui ordonne le monde et que le langage doit refléter ; chez les sophistes, la parole devient une puissance capable d'agir sur les âmes ; chez Platon et Aristote, elle est interrogée dans son rapport à la vérité, à la pensée et à la nature des choses. La parole vivante (le discours oral, dialogué) est souvent valorisée face à l'écrit, jugé mort et incapable de se défendre.
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Héraclite :
Héraclite est le premier à faire du logos un principe cosmique : la parole raisonnée exprime la loi commune qui gouverne toutes choses, même si les hommes restent sourds à ce discours.
"Bien que ce logos existe toujours, les hommes se montrent incapables de le comprendre." (Fragments, DK 22 B 1)
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Gorgias :
Gorgias fait de la parole une force autonome, capable de persuader et d'émouvoir indépendamment de la vérité. Le discours agit sur l'âme comme un pharmakon.
"La parole est un puissant souverain qui, avec un corps très petit et invisible, accomplit des œuvres tout à fait divines." (Éloge d'Hélène, 8)
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Platon :
Platon oppose la parole vivante du dialogue, capable de répondre et d'enfanter le savoir dans les âmes, à l'écrit figé. Dans le Cratyle, il interroge le rapport naturel ou conventionnel entre les mots et les choses.
"Le discours écrit roule partout de la même façon... incapable de se porter secours à lui-même." (Phèdre, 275e)
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Aristote :
Aristote définit l'homme comme l'animal doué de logos, seul capable de parole articulée pour distinguer le juste de l'injuste, le bien du mal. Il analyse la parole comme signe conventionnel des affections de l'âme.
"Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l'âme." (De l'interprétation, 16a)
Usages et débats :
Le débat central oppose ceux qui font de la parole un instrument de vérité (philosophes) et ceux qui la traitent comme une pure puissance de persuasion (sophistes). Un second débat porte sur la supériorité de la parole vive sur l'écriture, thème majeur du Phèdre. Enfin, le Cratyle ouvre la question de la justesse des noms : la parole nomme-t-elle les choses par nature ou par convention ?
Changements de signification :
De principe cosmique et rationnel (logos présocratique), la parole devient chez les sophistes une technique d'action sur autrui, puis chez Platon et Aristote un objet d'analyse quant à son rapport à la pensée et au réel.
Liens avec d'autres notions :
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Logos :
La parole grecque est inséparable du logos, qui unit discours, raison et rapport au monde.
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Rhétorique :
La parole efficace fait l'objet d'un art réglé, la rhétorique, distinct de la recherche du vrai.
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Écriture :
La parole vive est opposée à l'écrit dans le débat platonicien sur la mémoire et la vérité.
Moyen Âge
Sous l'influence du christianisme, la parole prend une dimension théologique majeure : le Verbe (Verbum, traduction du grec Logos) est Dieu lui-même, présent dès le commencement selon le prologue de l'Évangile de Jean. La réflexion se déplace vers le rapport entre parole extérieure (verbe proféré) et parole intérieure (verbe mental), et vers la fonction des mots comme signes. La parole humaine est pensée à l'image de la parole créatrice divine.
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Augustin d'Hippone :
Augustin distingue le mot extérieur, sonore et lié à une langue particulière, du verbe intérieur du cœur, antérieur à toute langue. Dans le De Magistro, il montre que les mots seuls n'enseignent rien sans la lumière intérieure de la vérité.
"Le verbe qui résonne au-dehors est le signe du verbe qui brille au-dedans." (De Trinitate, XV, 11)
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Thomas d'Aquin :
Thomas systématise la distinction entre le verbe mental (verbum mentis), conception intérieure de l'intelligence, et le verbe vocal qui l'exprime. Il pense la parole comme manifestation d'une pensée préalable.
"Le mot extérieur est signifié par le mot vocal, mais le mot intérieur est ce qui est signifié." (Somme théologique, I, q. 34)
Usages et débats :
La question centrale est celle du signe : comment les mots signifient-ils ? Le débat entre réalisme et nominalisme sur le statut des universaux engage aussi le pouvoir des mots. Sur le plan théologique, on s'interroge sur la manière dont la parole humaine peut nommer Dieu et sur l'efficacité de la parole sacramentelle.
Changements de signification :
La parole s'enrichit d'une profondeur théologique (le Verbe divin) et d'une intériorité nouvelle (le verbe mental), déplaçant l'attention de la parole publique antique vers la parole intérieure de l'âme.
Liens avec d'autres notions :
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Verbe :
La parole est identifiée au Verbe divin, principe créateur et seconde personne de la Trinité.
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Signe :
Les mots sont analysés comme signes renvoyant à des réalités ou à des concepts intérieurs.
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Universaux :
La querelle des universaux met en jeu le statut des mots généraux et leur rapport aux choses.
Âge classique (XVIe-XVIIIe siècle)
La parole devient un objet d'analyse rationnelle et philosophique. Descartes en fait le critère décisif qui sépare l'homme de la machine et de l'animal : seul l'être doué de raison peut arranger des mots pour répondre à toute situation. Les grammairiens de Port-Royal cherchent les lois universelles du langage comme reflet de la pensée. Au XVIIIe siècle, la question de l'origine du langage et de son lien avec la formation des idées et de la société devient centrale.
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René Descartes :
Descartes fait de la parole le signe extérieur de la pensée et de la raison. L'usage créatif et adapté du langage prouve qu'un être n'est pas une simple machine.
"Il n'y a point d'hommes si hébétés qu'ils ne soient capables d'arranger diverses paroles... ce que nul animal ne peut faire." (Discours de la méthode, V)
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Thomas Hobbes :
Hobbes fait de la parole l'invention la plus utile, condition de la raison, de la société et de la science. Les noms sont des marques servant à fixer et à communiquer nos pensées.
"Sans la parole, il n'y aurait eu parmi les hommes ni république, ni société, ni contrat, ni paix." (Léviathan, I, 4)
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Étienne Bonnot de Condillac :
Condillac explique la genèse du langage à partir du langage d'action et des signes naturels, dont dérivent progressivement les paroles conventionnelles qui rendent possible la réflexion.
"L'usage des signes est le principe qui développe le germe de toutes nos idées." (Essai sur l'origine des connaissances humaines, I)
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Jean-Jacques Rousseau :
Rousseau lie l'origine de la parole aux passions plutôt qu'aux besoins, et voit dans les premières langues des chants expressifs, déplorant la perte de force de la parole moderne.
"Ce ne fut ni la faim ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur arrachèrent les premières voix." (Essai sur l'origine des langues, II)
Usages et débats :
Le débat porte sur l'origine du langage : naturel ou conventionnel, né du besoin ou de la passion. On discute aussi du rapport entre parole et pensée : la parole exprime-t-elle une pensée déjà formée ou est-elle la condition même de la pensée ? Descartes en fait le propre de l'homme, tandis que les sensualistes en font le produit d'une histoire.
Changements de signification :
La parole cesse d'être avant tout un principe théologique pour devenir un objet d'enquête rationnelle et anthropologique : critère de l'humain, instrument de la raison, et fait dont on cherche l'origine historique.
Liens avec d'autres notions :
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Pensée :
La parole est interrogée comme expression ou comme condition de la pensée.
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Origine du langage :
Le XVIIIe siècle fait de la genèse de la parole une question philosophique majeure.
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Raison :
Chez Descartes et Hobbes, la parole est la marque et l'instrument de la rationalité humaine.
Époque moderne et contemporaine
La parole est repensée à partir de la linguistique et de la philosophie du langage. La distinction saussurienne entre langue (système collectif) et parole (usage individuel) devient fondatrice. La philosophie analytique découvre que parler, c'est faire (les actes de langage), tandis que la phénoménologie et la psychanalyse explorent la parole comme événement du sens, du sujet et du désir. La déconstruction, enfin, conteste le privilège traditionnel accordé à la parole vive sur l'écriture.
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Ferdinand de Saussure :
Saussure distingue la langue, système social et abstrait de signes, de la parole, acte individuel de réalisation de ce système. Cette distinction structure toute la linguistique moderne.
"La langue est un système... la parole est un acte individuel de volonté et d'intelligence." (Cours de linguistique générale, 1916)
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John Langshaw Austin :
Austin montre que certaines paroles ne décrivent pas mais accomplissent des actes : promettre, baptiser, ordonner. Dire, c'est parfois faire (les énoncés performatifs).
"Énoncer la phrase, c'est accomplir l'action ; ce n'est ni décrire ni affirmer que je la fais." (Quand dire, c'est faire, 1962)
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Maurice Merleau-Ponty :
Merleau-Ponty distingue la parole parlante, créatrice de sens et geste du corps propre, de la parole parlée, déjà sédimentée dans la langue. La parole est un acte incarné qui institue le sens.
"La parole est un véritable geste et elle contient son sens comme le geste contient le sien." (Phénoménologie de la perception, 1945)
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Jacques Lacan :
Lacan place la parole au cœur de l'expérience analytique et du sujet. Il distingue la parole vide, aliénée, de la parole pleine qui engage la vérité du sujet et le reconnaît dans son désir.
"La parole pleine est celle qui vise, qui forme la vérité telle qu'elle s'établit dans la reconnaissance de l'un par l'autre." (Écrits, 1966)
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Jacques Derrida :
Derrida critique le phonocentrisme, ce privilège accordé depuis Platon à la parole vive comme présence pleine du sens, au détriment de l'écriture. Il montre que la parole est déjà traversée par la trace et la différance.
"Le système de l'écriture en général... est aussi ancien que la parole." (De la grammatologie, 1967)
Usages et débats :
Les débats se multiplient : la parole est-elle réalisation d'une langue préexistante (Saussure) ou institution créatrice du sens (Merleau-Ponty) ? Faut-il maintenir le privilège de la parole sur l'écriture (que Derrida déconstruit) ? La parole est aussi repensée comme action (Austin) et comme lieu de la vérité du sujet (Lacan). Elle devient un carrefour entre linguistique, philosophie, psychanalyse et théorie sociale.
Changements de signification :
La parole se dédouble et se pluralise : opposée à la langue comme système, comprise comme acte et comme événement, elle n'est plus le simple véhicule d'une pensée mais un geste qui produit du sens, de l'action et du sujet.
Liens avec d'autres notions :
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Langue :
La parole est définie par contraste avec la langue comme usage individuel d'un système collectif.
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Acte de langage :
La parole est analysée comme performance : dire quelque chose, c'est accomplir un acte.
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Écriture :
La déconstruction remet en cause le privilège philosophique traditionnel de la parole sur l'écrit.
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Sujet :
La parole, notamment chez Lacan, est le lieu où se constitue et se révèle le sujet.