nature


Antiquité

Le mot grec 'phusis' désigne ce qui croît, ce qui naît de soi, l’ensemble des choses qui existent indépendamment de l’action humaine. Les penseurs s’interrogent sur le principe d’ordre et de transformation du monde, sur les causes du changement, et sur la distinction entre ce qui est naturel et ce qui est fabriqué ou conventionnel.

  • HĂ©raclite : Il voit dans la nature un flux perpĂ©tuel, un principe de transformation et de devenir. Tout change sans cesse selon un ordre qui lui est propre.
    "La nature aime Ă  se cacher." (Fragment 123)
  • Aristote : Il dĂ©finit la nature comme le principe interne de mouvement et de repos des ĂŞtres. Il distingue ce qui existe par nature (animaux, plantes, Ă©lĂ©ments) de ce qui est produit par l’art ou la technique.
    "La nature est un principe et une cause du mouvement et du repos dans la chose Ă  laquelle elle appartient essentiellement et non par accident." (Physique, II, 1, 192b20)
Usages et débats : Débats sur l’origine du monde, l’opposition entre nature et convention (phusis/nomos), la différence entre le naturel et l’artificiel, le rôle des lois naturelles.
Changements de signification : La nature passe d’un simple ensemble de choses à un principe d’ordre, de croissance et de transformation universelle.
Liens avec d'autres notions :
  • Phusis : DĂ©signe ce qui croĂ®t, ce qui est en soi, par opposition Ă  ce qui est fait par l’homme.
  • Nomos : OpposĂ© Ă  phusis, le nomos renvoie Ă  la loi ou la convention humaine.
  • Cosmos : La nature est pensĂ©e comme un ordre global, harmonieux et intelligible.

Moyen Âge

La nature est considérée comme création de Dieu, reflet d’un ordre divin. Elle est pensée comme un ensemble hiérarchisé, ordonné selon un plan supérieur. La nature humaine, en particulier, est discutée dans sa relation au péché, à la grâce et à la raison.

  • Saint Augustin : Il voit la nature comme bonne parce que créée par Dieu, mais blessĂ©e par le pĂ©chĂ© originel. La nature humaine est marquĂ©e par la chute.
    "Dieu a créé toutes choses bonnes, mais la nature humaine a été corrompue par le péché." (La Cité de Dieu, XII, 6)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue nature (ordre créé) et surnature (ordre de la grâce). La nature a ses lois propres, mais demeure subordonnĂ©e Ă  Dieu.
    "La grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne." (Somme théologique, I, q.1, a.8)
Usages et débats : Débats sur la compatibilité entre ordre naturel et ordre divin, sur la place de la nature humaine dans le salut, sur la possibilité de connaître Dieu à partir de la nature.
Changements de signification : La nature n’est plus seulement principe interne, mais aussi œuvre de Dieu, structurée et hiérarchisée.
Liens avec d'autres notions :
  • CrĂ©ation : La nature est vue comme l’ensemble des ĂŞtres créés par Dieu.
  • Grâce : La nature humaine a besoin de la grâce pour ĂŞtre sauvĂ©e.
  • Loi naturelle : La rĂ©flexion sur les lois inscrites dans la nature se dĂ©veloppe, surtout en morale.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La nature devient un objet de science et d’expérimentation. On la pense comme un ensemble de lois universelles, indépendantes de toute volonté divine ou humaine. Elle est aussi un modèle d’ordre, de nécessité et de régularité.

  • RenĂ© Descartes : Il considère la nature comme une machine, un système de lois mĂ©caniques entièrement explicables par la raison.
    "Je considère la matière, ou la substance corporelle, en général, comme une chose étendue, flexible, et divisible, que l’on peut mouvoir en tous sens, selon les lois de la nature." (Principes de la philosophie, II, 4)
  • Isaac Newton : Il dĂ©couvre des lois mathĂ©matiques universelles (gravitation, mouvement) qui rĂ©gissent toute la nature.
    "Je ne fais pas d’hypothèses : tout ce que je propose est déduit des phénomènes observés dans la nature." (Principia Mathematica, Préface)
  • Jean-Jacques Rousseau : Il oppose la nature originelle de l’homme, libre et bon, Ă  la sociĂ©tĂ© qui le corrompt. Il pense la nature humaine comme Ă©tat de puretĂ© antĂ©rieur Ă  la civilisation.
    "Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme." (Émile, I)
Usages et débats : Débats sur la nature comme ordre nécessaire (lois physiques), sur la nature humaine (bonne ou mauvaise ?), sur la place de l’homme dans la nature.
Changements de signification : La nature devient objet d’étude scientifique, séparée du surnaturel. Elle est conçue comme système de lois universelles et nécessaire.
Liens avec d'autres notions :
  • Loi de la nature : La nature est vue comme soumise Ă  des lois fixes, que la science cherche Ă  dĂ©couvrir.
  • MĂ©canisme : La nature est assimilĂ©e Ă  une machine complexe, expliquĂ©e par le mouvement et la matière.
  • État de nature : RĂ©flexion sur la condition humaine avant la sociĂ©tĂ©, notamment chez Rousseau.

Époque moderne (XIXe siècle)

La nature est pensée comme processus évolutif, dynamique, marqué par la transformation et la lutte pour la vie. Elle est aussi opposée à la culture, à l’histoire et à la technique.

  • Charles Darwin : Il rĂ©volutionne la biologie en montrant que la nature est le théâtre de l’évolution, de la sĂ©lection naturelle et du changement des espèces.
    "Il n’est point de distinction essentielle entre l’homme et les animaux supérieurs dans leurs facultés mentales." (De l’origine des espèces, Chap. VI)
  • Friedrich Nietzsche : Il critique l’idĂ©alisation de la nature comme ordre moral ou modèle de sagesse ; il voit dans la nature une force aveugle, amorale, et crĂ©atrice.
    "La nature n’est ni morale ni immorale, elle est tout simplement amorale." (Aurore, §424)
Usages et débats : Débats sur la nature comme force évolutive, sur l’opposition entre nature et culture, sur la place de l’homme entre animalité et raison.
Changements de signification : La nature est perçue comme dynamique, évolutive, indifférente à l’homme, et source de conflits.
Liens avec d'autres notions :
  • Évolution : La nature n’est plus fixe, mais en transformation continuelle.
  • Culture : La culture se dĂ©finit par opposition Ă  la nature (ce qui est acquis, fabriquĂ©, transmis).
  • SĂ©lection naturelle : La nature fonctionne selon la survie des plus adaptĂ©s, non selon un plan préétabli.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La nature est repensée à l’ère de la technique, de l’écologie et de la crise environnementale. On interroge la frontière entre nature et culture, le rôle de l’humain dans la transformation de la nature, et la nécessité de repenser notre rapport à l’environnement.

  • Claude LĂ©vi-Strauss : Il montre que la distinction entre nature et culture n’est pas universelle, mais construite par chaque sociĂ©tĂ© humaine.
    "La nature et la culture ne sont pas des catégories données, mais des catégories construites par l’esprit humain." (Anthropologie structurale, 1958)
  • Hans Jonas : Il dĂ©veloppe une Ă©thique de la responsabilitĂ© envers la nature et la vie, face Ă  la puissance de la technique moderne.
    "Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre." (Le Principe responsabilité, 1979)
  • Bruno Latour : Il critique l’opposition nature/culture et propose de penser des 'hybrides', entitĂ©s mĂŞlant humains, non-humains et techniques.
    "Nous n’avons jamais été modernes. Nous n’avons jamais été séparés de la nature." (Nous n’avons jamais été modernes, 1991)
Usages et débats : Débats sur la crise écologique, la protection de la nature, la responsabilité humaine, la remise en cause de la séparation stricte nature/culture.
Changements de signification : La notion de nature devient problématique : elle est pluralisée, hybridée, et repensée à l’ère de l’Anthropocène.
Liens avec d'autres notions :
  • Écologie : La rĂ©flexion sur la nature inclut dĂ©sormais la question de sa prĂ©servation et de ses limites.
  • Technonature : La technique transforme la nature et brouille les frontières entre naturel et artificiel.
  • Anthropocène : Nouvelle ère gĂ©ologique marquĂ©e par l’impact dĂ©terminant de l’homme sur la nature.