néant


Antiquité

Le concept de « néant » (grec : μὴ ὄν, mē on ; latin : nihil, non ens) apparaît surtout dans la philosophie grecque au fil de la réflexion sur l’être et le non-être. Parménide nie la possibilité du néant : seul l’être est, le néant n’est pas pensable. Cependant, les atomistes (Démocrite, Leucippe, Épicure) affirment l’existence du vide (kenon), un non-être réel permettant le mouvement des atomes. Platon et Aristote, quant à eux, nuancent ou contestent la consistance du néant, lui préférant la notion de privation ou de potentialité.

  • ParmĂ©nide : Il refuse toute rĂ©alitĂ© au nĂ©ant : seul l’être (to on) est, le nĂ©ant (mÄ“ on) ne peut ni ĂŞtre pensĂ© ni ĂŞtre dit.
    "Car il est le même de penser et d’être ; mais le néant n’est pas." (Poème, fragment 2-3)
  • DĂ©mocrite : Il admet l’existence du nĂ©ant sous la forme du vide (kenon), condition du mouvement des atomes, sans lequel rien ne pourrait changer.
    "Le vide existe aussi bien que le plein." (fr. 156 DK)
  • Aristote : Il nie le nĂ©ant absolu mais admet la notion de privation (steresis) et de potentiel (dynamis) : le nĂ©ant comme absence ou possibilitĂ©, non comme rĂ©alitĂ© effective.
    "Le néant n’est pas, mais la privation (steresis) est la non-présence d’une forme dans la matière." (Physique, I, 9, 192a20)
Usages et débats : Débats sur la possibilité de penser le néant, sur la réalité du vide, sur la différence entre non-être, privation et potentiel.
Changements de signification : Le néant passe de l’impossibilité logique (Parménide), à la condition physique du mouvement (atomisme), puis à la notion d’absence ou de privation (Aristote).
Liens avec d'autres notions :
  • Non-ĂŞtre (mÄ“ on) : Ce qui n’est pas ; problĂ©matique centrale pour ParmĂ©nide et Platon.
  • Vide (kenon) : Chez les atomistes, le nĂ©ant prend la forme d’un vide rĂ©el permettant le mouvement.
  • Privation (steresis) : Pour Aristote, le nĂ©ant est absence ou manque d’une qualitĂ©, non rĂ©alitĂ© positive.

Moyen Âge

Le néant (latin : nihil, non ens) est abordé dans la théologie chrétienne comme l’absence totale d’être. Dieu crée le monde ex nihilo (à partir du néant), mais le néant n’a pas de réalité propre. Le néant devient synonyme d’inexistence absolue, opposé à l’être divin.

  • Saint Augustin : Il affirme que le nĂ©ant n’est rien, ni ĂŞtre ni substance ; Dieu crĂ©e toutes choses Ă  partir du nĂ©ant, qui n’est pas un principe rival.
    "Ce n’est pas du néant comme d’une matière, mais du néant total, que Dieu a fait toutes choses." (La Cité de Dieu, XII, 7)
  • Thomas d’Aquin : Il prĂ©cise que le nĂ©ant (nihil) n’a aucune rĂ©alitĂ©, mais que la crĂ©ation ex nihilo manifeste la puissance divine.
    "Créer, c’est produire l’être à partir du néant." (Somme théologique, I, q.45, a.1)
Usages et débats : Débats sur la nature du néant, sur le sens de la création ex nihilo, sur l’opposition entre l’être (ens) et le non-être (nihil).
Changements de signification : Le néant devient pure négation, n’existant que comme terme de la relation à l’être ou comme limite de la pensée.
Liens avec d'autres notions :
  • CrĂ©ation ex nihilo : La doctrine chrĂ©tienne affirme que Dieu crĂ©e le monde Ă  partir du nĂ©ant absolu.
  • Puissance divine : Seul Dieu peut faire ĂŞtre ce qui n’existait pas.
  • Non-ĂŞtre (non ens) : Le nĂ©ant est l’extrĂŞme opposĂ© de l’être.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

Le concept de néant (français : néant ; latin : nihil ; anglais : nothingness) reste lié à la théologie (création, finitude), mais il prend aussi une dimension métaphysique et psychologique : angoisse du néant, question de la finitude humaine, réflexion sur le vide en physique.

  • Blaise Pascal : Il mĂ©dite sur la condition humaine entre l’infini et le nĂ©ant, et fait du nĂ©ant une source d’angoisse mĂ©taphysique.
    "Le néant m’épouvante, et j’aimerais mieux encore une douleur continuelle que le néant." (Pensées, B206)
  • RenĂ© Descartes : Il Ă©voque le nĂ©ant comme possibilitĂ© logique (Dieu pourrait anĂ©antir le monde), mais il s’agit d’une absence totale d’être.
    "Dieu seul peut faire que ce que je pense n’existe plus, c’est-à-dire réduire au néant." (Méditations métaphysiques, III)
  • Isaac Newton : Il pose la question du vide (absolute vacuum) en physique, mais distingue le vide rĂ©el du nĂ©ant absolu.
    "L’espace vide n’est pas le néant, mais une étendue sans corps." (Opticks, Query 31)
Usages et débats : Débats sur la réalité du vide, sur l’opposition entre néant et infini, sur la peur du néant et la finitude humaine.
Changements de signification : Le néant devient aussi expérience existentielle, angoisse ou limite de la pensée.
Liens avec d'autres notions :
  • Finitude : La conscience du nĂ©ant rĂ©vèle la finitude humaine.
  • Vide (vacuum) : Distinction entre vide physique et nĂ©ant absolu.
  • Infini : Le nĂ©ant se comprend en opposition Ă  l’infini.

Époque moderne (XIXe siècle)

Le néant (allemand : Nichts) est pensé dans l’idéalisme allemand, la philosophie de l’existence et la psychologie. Hegel en fait un moment du devenir de l’être, tandis que Kierkegaard et Schopenhauer explorent l’angoisse du néant, la négation, la volonté de néant.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il fait du nĂ©ant (Nichts) le corrĂ©lat de l’être pur (Sein), point de dĂ©part du devenir (Werden) dans la dialectique.
    "L’être pur et le néant sont donc identiques." (Science de la logique, I, 1)
  • Søren Kierkegaard : Il analyse l’angoisse du nĂ©ant, la possibilitĂ© de l’absence, source de libertĂ© mais aussi de vertige existentiel.
    "L’angoisse est le vertige de la liberté devant le néant des possibles." (Le concept d’angoisse, 1844)
  • Arthur Schopenhauer : Il voit dans le nĂ©ant le but ultime de la volontĂ©, aspiration Ă  l’extinction et Ă  la paix.
    "Le néant seul est la paix véritable." (Le monde comme volonté et comme représentation, I, 68)
Usages et débats : Débats sur la dialectique être/néant, sur la valeur existentielle du néant (angoisse, liberté), sur la négation et la volonté d’abolition.
Changements de signification : Le néant devient moment du devenir (Hegel), expérience existentielle (Kierkegaard), ou finalité du vouloir (Schopenhauer).
Liens avec d'autres notions :
  • Devenir (Werden) : Chez Hegel, le nĂ©ant est liĂ© au devenir, passage de l’être au non-ĂŞtre.
  • Angoisse : Chez Kierkegaard, le nĂ©ant est ressenti dans l’angoisse existentielle.
  • NĂ©gation : Le nĂ©ant est principe de nĂ©gation, de destruction ou d’abolition.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

Le néant (français : néant ; allemand : Nichts ; anglais : nothingness) devient un thème central de la phénoménologie, de l’existentialisme et de la philosophie analytique. Sartre en fait la condition de la liberté humaine ; Heidegger l’analyse comme expérience de l’angoisse et de la transcendance du Dasein. La physique contemporaine discute aussi du néant cosmologique.

  • Martin Heidegger : Il analyse le nĂ©ant (das Nichts) comme ce qui se rĂ©vèle dans l’angoisse, ouvrant Ă  la question de l’être. Le nĂ©ant n’est pas simple absence mais condition de la rĂ©vĂ©lation de l’être.
    "Le néant néantise." (Was ist Metaphysik ?, 1929)
  • Jean-Paul Sartre : Il fait du nĂ©ant la structure centrale de la conscience (pour-soi), qui se distingue de l’être (en-soi) par sa capacitĂ© Ă  se nĂ©antiser, Ă  se projeter dans le possible.
    "L’homme est le néant de l’être." (L’Être et le Néant, 1943)
  • Physique contemporaine : Les dĂ©bats sur le vide quantique interrogent la frontière entre nĂ©ant et Ă©nergie du vide, questionnant la possibilitĂ© d’un nĂ©ant absolu.
    "Le vide quantique n’est pas le néant, mais un champ d’énergie fluctuante."
Usages et débats : Débats sur la possibilité d’un néant absolu, sur le rapport entre néant et liberté, néant et création, néant et expérience humaine, néant et physique moderne.
Changements de signification : Le néant devient expérience existentielle, condition de la liberté ou objet de réflexion scientifique.
Liens avec d'autres notions :
  • Pour-soi/en-soi : Chez Sartre, la conscience (pour-soi) est capable de se nĂ©antiser, contrairement Ă  l’être-en-soi.
  • Angoisse (Angst) : Chez Heidegger, le nĂ©ant se rĂ©vèle dans l’angoisse comme ouverture Ă  l’être.
  • Vide quantique : La physique contemporaine distingue le vide du nĂ©ant absolu.