morale


Antiquité

Le mot 'morale' n’existe pas encore, mais la réflexion sur la manière de bien vivre, sur le bien et le mal, sur les vertus, est centrale. On parle d’éthique (du grec 'êthos' : mœurs, caractère) : il s’agit de l’art de conduire sa vie de façon bonne, en accord avec la raison, la nature ou la cité.

  • Socrate : Il place la recherche du bien et de la vertu au cĹ“ur de la vie humaine, considĂ©rant que 'nul n’est mĂ©chant volontairement'. L’examen de soi est la base de la vie bonne.
    "Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue." (Apologie, 38a)
  • Platon : Il cherche Ă  dĂ©finir la justice, le courage, la tempĂ©rance et la sagesse comme vertus cardinales. Il pense que le Bien est la source suprĂŞme de toute valeur.
    "Nul n’est méchant volontairement, mais par ignorance du Bien." (Protagoras, 345d)
  • Aristote : Il fonde l’éthique sur l’acquisition des vertus par l’habitude et la recherche du juste milieu. L’éthique vise l’eudaimonia, le bonheur comme accomplissement de soi.
    "La vertu morale est une disposition acquise à choisir le juste milieu." (Éthique à Nicomaque, II, 6, 1106b36)
Usages et débats : Débats sur la nature de la vertu, la possibilité d’enseigner le bien, la relation entre bonheur et vertu, et le rôle de la raison dans la conduite de la vie.
Changements de signification : On pose les bases d’une réflexion sur l’action bonne et les vertus, sans séparer morale individuelle et éthique sociale.
Liens avec d'autres notions :
  • Éthique : L’art de vivre selon la vertu et la raison, ancĂŞtre de la morale.
  • Vertu : La vertu est la qualitĂ© morale par excellence.
  • Bonheur (eudaimonia) : La finalitĂ© de l’éthique est l’épanouissement humain.

Moyen Âge

La morale est pensée dans le cadre religieux et théologique : il s’agit de conformer ses actes à la loi divine et à la volonté de Dieu. Les vertus chrétiennes (foi, espérance, charité) s’ajoutent aux vertus antiques. La morale devient aussi discipline du salut.

  • Saint Augustin : Il fait de la charitĂ© la vertu suprĂŞme et voit dans la morale chrĂ©tienne l’imitation du Christ. Le bien vĂ©ritable est l’amour de Dieu.
    "Aime et fais ce que tu veux." (Homélies sur la Première Épître de Jean, VII, 8)
  • Thomas d’Aquin : Il articule morale naturelle (accessible Ă  la raison) et morale rĂ©vĂ©lĂ©e (issue de la foi), et distingue les vertus cardinales et thĂ©ologales.
    "La loi morale naturelle est la participation de la créature raisonnable à la loi éternelle." (Somme théologique, I-II, q.91, a.2)
Usages et débats : Débats sur le péché, la grâce, la possibilité du bien sans Dieu, le rapport entre raison et foi dans la conduite morale.
Changements de signification : La morale se christianise, devient discipline du salut et obéissance à la loi divine.
Liens avec d'autres notions :
  • Vertus thĂ©ologales : Foi, espĂ©rance et charitĂ©, vertus spĂ©cifiquement chrĂ©tiennes.
  • Loi naturelle : Règle morale inscrite dans la nature humaine selon Thomas d’Aquin.
  • PĂ©chĂ© : La morale se dĂ©finit aussi par la distinction entre bien, mal et pĂ©chĂ©.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La morale est progressivement laïcisée : elle devient une question de raison, d’autonomie, de nature humaine. Les philosophes cherchent des principes universels du bien et du mal, indépendants de la religion. On distingue morale de coutume, morale de raison, morale utilitaire.

  • RenĂ© Descartes : Il propose une 'morale par provision', fondĂ©e sur la raison, le doute mĂ©thodique et l’autonomie du jugement.
    "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée." (Discours de la méthode, I)
  • Baruch Spinoza : Il fonde la morale sur la connaissance rationnelle des passions et la recherche de la joie, non sur la soumission Ă  des lois extĂ©rieures.
    "Le bien et le mal n’expriment rien de positif dans les choses, mais seulement des sentiments humains." (Éthique, IV, préface)
  • Immanuel Kant : Il fonde la morale sur l’autonomie et le devoir : la loi morale est universelle, inconditionnelle, indĂ©pendante des consĂ©quences.
    "Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle." (Fondements de la métaphysique des mœurs, I)
Usages et débats : Débats sur l’origine de la loi morale, la possibilité d’un fondement rationnel universel, la place des passions, la distinction entre morale et religion.
Changements de signification : La morale devient affaire d’autonomie, de raison, de loi universelle ; elle s’autonomise par rapport à la religion.
Liens avec d'autres notions :
  • Autonomie : La morale moderne repose sur la capacitĂ© Ă  se donner Ă  soi-mĂŞme la loi.
  • Devoir : La morale kantienne est centrĂ©e sur l’obligation inconditionnelle.
  • Utilitarisme : Courant qui fonde la morale sur le calcul des consĂ©quences et le bonheur gĂ©nĂ©ral.

Époque moderne (XIXe siècle)

La morale devient un objet d’analyse scientifique, psychologique, sociologique. On interroge la diversité des morales selon les cultures, la fonction sociale de la morale, sa genèse et sa transformation historique.

  • Friedrich Nietzsche : Il critique la morale traditionnelle, qu’il voit comme 'morale d’esclave', issue du ressentiment. Il appelle Ă  une 'transvaluation des valeurs'.
    "Il n’y a pas de phénomènes moraux, seulement une interprétation morale des phénomènes." (Par-delà bien et mal, §108)
  • Émile Durkheim : Il Ă©tudie la morale comme fait social, ensemble de règles et de valeurs assurant la cohĂ©sion du groupe.
    "La morale est un système de règles relatives à la conduite, qui s’imposent à l’individu." (L’Éducation morale, I, 1902)
  • John Stuart Mill : Il rĂ©nove l’utilitarisme : la morale vise le plus grand bonheur du plus grand nombre, Ă  travers la maximisation des plaisirs et la diminution des souffrances.
    "Les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à promouvoir le bonheur." (L’Utilitarisme, II)
Usages et débats : Débats sur le fondement de la morale, son universalité ou son relativisme, la place de la société, des instincts, du bonheur dans la morale.
Changements de signification : La morale est historicisée, pluralisée, soumise à la critique et à l’analyse sociale.
Liens avec d'autres notions :
  • Relativisme : La morale varie selon les cultures et les Ă©poques.
  • Fait social : La morale est un phĂ©nomène collectif Ă©tudiĂ© par la sociologie.
  • Transvaluation des valeurs : Nietzsche appelle Ă  repenser radicalement les fondements de la morale.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La morale est pluralisée, discutée, remise en question face à la diversité des cultures, des identités et des situations. On réfléchit à l’éthique appliquée (bioéthique, écologie, justice globale), à la morale minimale, à la reconnaissance, à l’éthique du care. La morale se confronte à la complexité du monde contemporain.

  • Emmanuel LĂ©vinas : Il fonde la morale sur la responsabilitĂ© infinie envers autrui, avant toute règle ou loi. La relation Ă©thique prime sur la loi morale abstraite.
    "La morale, c’est l’autre." (Totalité et infini, 1961)
  • JĂĽrgen Habermas : Il dĂ©veloppe une Ă©thique de la discussion : la validitĂ© morale dĂ©pend de l’accord rationnel entre personnes libres et Ă©gales.
    "Sont valides les normes auxquelles tous les intéressés pourraient consentir dans un dialogue rationnel." (Morale et communication, 1983)
  • Carol Gilligan : Elle propose une Ă©thique du care, centrĂ©e sur l’attention, la sollicitude et la responsabilitĂ© concrète envers les autres.
    "La voix du care est celle de la responsabilité et du souci de l’autre." (Une voix différente, 1982)
Usages et débats : Débats sur les fondements de la morale (universelle ou contextuelle ?), sur la pluralité des valeurs, sur la justice, la reconnaissance, la responsabilité envers l’autre et la planète.
Changements de signification : La morale devient dialogue, responsabilité, souci de l’autre, pluralité des valeurs et des situations concrètes.
Liens avec d'autres notions :
  • Éthique appliquĂ©e : BioĂ©thique, Ă©thique de l’environnement, justice globale, etc.
  • Reconnaissance : La morale contemporaine inclut la reconnaissance des diffĂ©rences et des vulnĂ©rabilitĂ©s.
  • Care : L’attention concrète Ă  autrui devient une dimension centrale de la morale.