liberté


Antiquité

Le mot équivalent à 'liberté' (eleutheria en grec, libertas en latin) désigne d’abord l’état de l’homme libre, par opposition à l’esclave. La réflexion porte sur la liberté politique (être membre d’une cité libre), la capacité à se gouverner soi-même, ou, chez certains philosophes, la maîtrise de soi face aux passions.

  • Platon : Il se mĂ©fie de la libertĂ© comme licence (faire tout ce qu’on veut). Pour lui, la vraie libertĂ© est celle de l’âme gouvernĂ©e par la raison.
    "L’homme libre est celui que la raison commande." (La République, IX, 577d)
  • Aristote : Il distingue la libertĂ© politique (participation Ă  la vie de la citĂ©) et la libertĂ© morale (agir selon la raison et la vertu).
    "Être libre, c’est vivre pour soi-même." (Politiques, VI, 1317b)
  • StoĂŻciens : Ils pensent la libertĂ© intĂ©rieure comme indĂ©pendance Ă  l’égard du monde extĂ©rieur : ĂŞtre libre, c’est ne dĂ©pendre que de soi-mĂŞme.
    "Tu es esclave de ce qui ne dépend pas de toi." (Épictète, Manuel, I, 1)
Usages et débats : Débat sur la véritable nature de la liberté : est-elle politique (vivre dans une cité autonome), morale (maîtrise de soi), ou intérieure (indépendance des passions) ?
Changements de signification : La liberté n’est pas encore conçue comme droit universel ou comme autonomie absolue du sujet ; elle est liée à la condition sociale et à l’ordre politique.
Liens avec d'autres notions :
  • Esclavage : La libertĂ© est pensĂ©e en opposition Ă  la condition d’esclave.
  • MaĂ®trise de soi : Pour ĂŞtre libre, il faut d’abord se gouverner soi-mĂŞme.
  • CitoyennetĂ© : La libertĂ© politique suppose la participation Ă  la vie de la citĂ©.

Moyen Âge

La réflexion sur la liberté se concentre sur la question du libre-arbitre : l’homme peut-il choisir entre le bien et le mal ? La liberté est aussi conçue comme don de Dieu, mais limitée par la nature humaine et la grâce.

  • Saint Augustin : Il affirme d’abord la libertĂ© du vouloir humain, mais insiste ensuite sur la dĂ©pendance de l’homme Ă  la grâce divine pour faire le bien.
    "Sans la grâce, la volonté humaine n’est pas libre pour le bien." (La Cité de Dieu, XIV, 11)
  • Thomas d’Aquin : Il concilie libertĂ© et dĂ©termination divine : l’homme est libre dans ses choix, mais Dieu connaĂ®t et veut le bien ultime.
    "Plus on agit selon la raison, plus on est libre." (Somme théologique, I-II, q.17, a.1)
Usages et débats : Débat sur la compatibilité entre liberté humaine et toute-puissance divine ; sur la possibilité de choisir le mal ; sur la place de la volonté dans l’acte moral.
Changements de signification : La liberté devient surtout capacité morale (faire le bien ou le mal), mais elle reste subordonnée à la loi divine.
Liens avec d'autres notions :
  • Libre-arbitre : La facultĂ© de choisir entre plusieurs possibles, centrale dans la rĂ©flexion sur la libertĂ©.
  • Grâce : La grâce divine conditionne la libertĂ© humaine, selon Augustin.
  • VolontĂ© : La libertĂ© s’exprime par la volontĂ© de choisir et d’agir.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La liberté est repensée dans le cadre du sujet autonome et de la naissance des droits individuels. On distingue liberté naturelle, liberté civile, liberté morale. Le débat oppose déterminisme et autonomie de la volonté.

  • RenĂ© Descartes : Il fait de la libertĂ© de la volontĂ© la marque de la ressemblance avec Dieu : nous sommes libres de consentir ou de refuser.
    "Rien ne m’est plus aisé à connaître que mon libre arbitre." (Méditations métaphysiques, IV)
  • John Locke : Il dĂ©finit la libertĂ© comme absence de contrainte extĂ©rieure, et pose les bases du libĂ©ralisme politique.
    "Être libre, c’est ne pas être soumis à la volonté arbitraire d’autrui." (Second traité du gouvernement civil, II, 4)
  • Jean-Jacques Rousseau : Il distingue libertĂ© naturelle et libertĂ© civile : la vraie libertĂ© consiste Ă  obĂ©ir Ă  la loi qu’on s’est prescrite soi-mĂŞme.
    "L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté." (Du Contrat social, I, 8)
Usages et débats : Débats sur le déterminisme (naturel, divin ou social), sur la liberté comme autonomie, sur la compatibilité entre liberté individuelle et vie en société.
Changements de signification : La liberté devient valeur politique et morale centrale, associée aux droits de l’homme et à la souveraineté du sujet.
Liens avec d'autres notions :
  • Autonomie : La libertĂ© est dĂ©finie comme autodĂ©termination, capacitĂ© Ă  se donner sa propre loi.
  • Droits naturels : La libertĂ© est un droit fondamental de tout ĂŞtre humain.
  • DĂ©terminisme : La libertĂ© est pensĂ©e en opposition au dĂ©terminisme naturel ou social.

Époque moderne (XIXe siècle)

La liberté devient un enjeu philosophique, politique et existentiel. On s’interroge sur ses limites (sociales, psychologiques, économiques) et sur sa réalisation concrète, individuelle ou collective.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il pense la libertĂ© comme rĂ©alisation dans l’histoire et dans l’État : la libertĂ© n’est pas donnĂ©e, elle se conquiert par la reconnaissance et l’institution des lois.
    "L’histoire du monde est le progrès de la conscience de la liberté." (Leçons sur la philosophie de l’histoire, Introduction)
  • Karl Marx : Il critique la libertĂ© formelle des droits bourgeois et insiste sur la nĂ©cessitĂ© de conditions matĂ©rielles rĂ©elles pour la libertĂ©.
    "La liberté, c’est l’abolition de toute domination de l’homme par l’homme." (Manuscrits de 1844)
  • Friedrich Nietzsche : Il remet en cause la libertĂ© comme libre-arbitre ; la vraie libertĂ© est crĂ©ation de soi et affirmation de la volontĂ© de puissance.
    "Deviens ce que tu es." (Ainsi parlait Zarathoustra, III, De la vision et de l’énigme)
Usages et débats : Débats sur la liberté réelle versus formelle, sur la liberté individuelle et collective, sur l’aliénation et l’émancipation.
Changements de signification : La liberté se politise, s’existentialise, se matérialise : elle n’est pas seulement un droit mais une conquête concrète, individuelle et sociale.
Liens avec d'autres notions :
  • AliĂ©nation : L’absence de libertĂ© rĂ©elle est liĂ©e Ă  l’aliĂ©nation sociale ou Ă©conomique.
  • Émancipation : La libertĂ© devient un processus collectif d’émancipation.
  • VolontĂ© de puissance : Chez Nietzsche, la libertĂ© se confond avec la capacitĂ© Ă  se dĂ©passer soi-mĂŞme.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La liberté est interrogée par les sciences humaines, la psychanalyse, la phénoménologie et l’existentialisme. On distingue liberté de fait, liberté de droit, liberté existentielle, et on analyse ses conditions et ses obstacles (sociaux, psychiques, techniques).

  • Jean-Paul Sartre : Il dĂ©finit l’homme comme condamnĂ© Ă  ĂŞtre libre : la libertĂ© est inĂ©vitable, mais elle s’accompagne d’angoisse et de responsabilitĂ©.
    "L’homme est condamné à être libre." (L’Être et le Néant, I, 3)
  • Hannah Arendt : Elle pense la libertĂ© comme capacitĂ© d’initiative et d’action collective dans l’espace public.
    "La liberté, c’est d’abord de commencer quelque chose de neuf." (La Condition de l’homme moderne, II, 5)
  • Michel Foucault : Il analyse la libertĂ© non comme absence de contraintes, mais comme capacitĂ© Ă  se constituer soi-mĂŞme dans et contre des rapports de pouvoir.
    "La liberté est la pratique de soi sur soi." (L’herméneutique du sujet, Cours au Collège de France, 1982)
Usages et débats : Débats sur la réalité de la liberté face à l’inconscient, à la société, à la technique ; sur la liberté comme pouvoir d’agir ou comme structure fondamentale de l’existence humaine.
Changements de signification : La liberté devient question d’existence, de subjectivité, de rapports sociaux et de résistances. Elle est vue à la fois comme donnée et comme tâche à accomplir.
Liens avec d'autres notions :
  • ResponsabilitĂ© : La libertĂ© implique la responsabilitĂ© de ses actes (existentialisme).
  • Pouvoir : La libertĂ© s’exerce dans, contre ou Ă  travers les rapports de pouvoir.
  • AuthenticitĂ© : La libertĂ© est liĂ©e Ă  la capacitĂ© de choisir et d’assumer ses propres valeurs.