langage


Antiquité

On ne parle pas encore du 'langage' comme concept abstrait, mais les philosophes s’interrogent sur la parole, la voix, les signes et la communication. Le langage est vu comme ce qui distingue l’humain des autres animaux, comme moyen de transmettre la pensée, de persuader, de décrire le monde ou d’ordonner la cité.

  • Platon : Il se demande si les mots sont des conventions arbitraires ou s’ils reflètent la nature des choses. Il analyse la fonction du discours dans la philosophie et la rhĂ©torique.
    "La parole est l’ombre de l’action." (Phèdre, 276a)
  • Aristote : Il distingue la voix (phonè), qui exprime la douleur ou le plaisir chez les animaux, du langage (logos), qui permet l’expression du juste, de l’injuste, du vrai et du faux.
    "L’homme est le seul animal à posséder le langage, car le langage sert à exprimer le juste et l’injuste." (Politiques, I, 2, 1253a)
  • Les stoĂŻciens : Ils dĂ©veloppent une thĂ©orie du signe (sèmeiĂ´n) et distinguent l’expression, le signifiĂ©, et le rĂ©fĂ©rent, anticipant la rĂ©flexion sur la structure du langage.
    "Le mot est un son signifiant par convention, qui exprime une chose et signifie une idée." (Diogène Laërce, VII, 56)
Usages et débats : Débats sur le rapport entre mot et chose, sur le rôle du langage dans la vérité ou l’erreur, sur la distinction entre communication animale et langage humain.
Changements de signification : Le langage est vu comme pouvoir humain de nommer, persuader, transmettre, non encore comme système autonome.
Liens avec d'autres notions :
  • Logos : Le langage est liĂ© Ă  la raison, au discours, Ă  la pensĂ©e logique.
  • Signe : Le langage fonctionne par signes, dont la structure commence Ă  ĂŞtre analysĂ©e.
  • RhĂ©torique : L’art du discours, de la persuasion, est un usage central du langage.

Moyen Âge

Le langage est pensé dans le cadre de la logique, de la grammaire et de la théologie. On s’interroge sur la capacité du langage à exprimer la vérité des choses et de Dieu, sur la relation entre les mots, les idées et la réalité. Le latin, langue savante, joue un rôle majeur dans la transmission du savoir.

  • Saint Augustin : Il analyse le langage comme moyen de transmettre des idĂ©es, mais aussi comme source d’ambiguĂŻtĂ© et de malentendus. Il rĂ©flĂ©chit Ă  la 'parole intĂ©rieure', qui prĂ©cède la parole extĂ©rieure.
    "On parle pour signifier quelque chose à autrui, mais il y a d’abord une parole intérieure, adressée à soi-même." (La Trinité, XV, 10)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue le verbe intĂ©rieur (pensĂ©e) et le verbe extĂ©rieur (parole), et s’interroge sur la possibilitĂ© de parler de Dieu.
    "Nous ne pouvons parler de Dieu que par analogie, jamais de façon adéquate." (Somme théologique, I, q.13, a.5)
  • Guillaume d’Ockham : Il dĂ©veloppe la 'logique du terme' et rĂ©flĂ©chit Ă  la signification des mots, posant les bases de la sĂ©mantique.
    "Le signe doit signifier une chose, et non une autre." (Somme de logique, I, 1)
Usages et débats : Débats sur le pouvoir du langage à exprimer le vrai, sur les ambiguïtés des mots, sur la possibilité de parler de Dieu ou des universaux.
Changements de signification : Le langage devient objet d’analyse logique et théologique, mais reste subordonné à la réalité et à la pensée.
Liens avec d'autres notions :
  • VĂ©ritĂ© : Le langage doit exprimer la vĂ©ritĂ©, mais peut aussi tromper.
  • Grammaire : Étude des règles qui organisent le langage humain.
  • Universaux : DĂ©bat sur la capacitĂ© des mots Ă  exprimer des rĂ©alitĂ©s gĂ©nĂ©rales.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

Le langage devient objet d’analyse rationnelle, logique et scientifique. On s’interroge sur l’origine du langage, sa fonction dans la pensée, son rapport à la réalité. Les philosophes débattent de l’arbitraire du signe, de la possibilité d’une langue universelle, et du rôle du langage dans la formation des idées.

  • RenĂ© Descartes : Il fait du langage un critère de l’humanitĂ©, opposant la parole humaine Ă  la simple communication animale. Il souligne que le langage suppose la pensĂ©e.
    "Il n’y a point d’homme si stupide qu’il ne sache arranger diverses paroles pour se faire entendre." (Discours de la méthode, V)
  • John Locke : Il analyse le langage comme instrument de communication des idĂ©es. Il montre que les mots sont arbitraires et que leur sens dĂ©pend de la convention.
    "Les mots, dans leur signification première, ne servent qu’à marquer les idées dans l’esprit de celui qui parle." (Essai sur l’entendement humain, III, 2)
  • Étienne Bonnot de Condillac : Il pense que le langage est nĂ© du besoin de communiquer, et qu’il structure la pensĂ©e elle-mĂŞme. L’origine du langage est liĂ©e Ă  l’expĂ©rience.
    "Il n’y a pas de pensée sans signes." (Essai sur l’origine des connaissances humaines, II, 1)
Usages et débats : Débats sur l’origine du langage, sur la nature arbitraire ou naturelle du signe, sur la possibilité d’un langage universel, sur le rapport entre mots et idées.
Changements de signification : Le langage est vu comme instrument, convention, voire condition de la pensée elle-même.
Liens avec d'autres notions :
  • Arbitraire du signe : Le lien entre mot et chose n’est pas nĂ©cessaire mais conventionnel.
  • PensĂ©e : Le langage exprime, structure, voire conditionne la pensĂ©e.
  • Langue universelle : RĂŞve d’un langage qui serait compris indĂ©pendamment des cultures.

Époque moderne (XIXe siècle)

Le langage devient objet d’étude scientifique avec la naissance de la linguistique. On analyse ses structures, ses lois, ses évolutions historiques. On s’intéresse aussi à la fonction du langage dans la création du sens, la poésie, la culture, la société.

  • Wilhelm von Humboldt : Il pense que chaque langue est une vision du monde, une forme de l’esprit collectif. Le langage n’est pas seulement instrument, mais crĂ©ateur de rĂ©alitĂ©.
    "Le langage n’est pas un produit, mais une activité, un faire permanent." (Introduction à l’œuvre sur la langue kavi, 1836)
  • Ferdinand de Saussure : Il fonde la linguistique moderne, distingue la langue (système de signes) et la parole (usage individuel), et affirme l’arbitraire du signe.
    "Dans la langue, il n’y a que des différences, sans termes positifs." (Cours de linguistique générale, II, 4)
  • Friedrich Nietzsche : Il critique la croyance en un langage transparent : les mots ne sont que mĂ©taphores, interprĂ©tations du rĂ©el, jamais des reflets fidèles.
    "La vérité n’est qu’une armée de métaphores." (Le Gai Savoir, §110)
Usages et débats : Débats sur la structure du langage, sur sa capacité à refléter le réel, sur la diversité des langues, sur le langage comme pouvoir créateur.
Changements de signification : Le langage est vu comme système, structure, force créatrice de sens et de monde, et non plus simple instrument neutre.
Liens avec d'autres notions :
  • Linguistique : Science qui Ă©tudie les structures et les lois du langage.
  • Système : Le langage est un système de signes en relation.
  • Vision du monde : Chaque langue propose une manière singulière de voir et penser le monde.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

Le langage devient question centrale en philosophie, en sciences humaines, en psychologie et en informatique. On l’étudie comme structure, jeu, pouvoir, outil de communication mais aussi de domination, de création d’identités et de mondes. On interroge ses limites, ses pathologies, sa matérialité et sa performativité.

  • Ludwig Wittgenstein : Il montre que le sens des mots dĂ©pend de leur usage dans des 'jeux de langage', et que le langage façonne nos formes de vie.
    "La signification d’un mot, c’est son usage dans la langue." (Recherches philosophiques, §43)
  • Jacques Derrida : Il met en lumière le caractère indĂ©finiment diffĂ©rĂ© du sens dans le langage, la 'diffĂ©rance', et la dĂ©construction des oppositions classiques.
    "Il n’y a pas de hors-texte." (De la grammatologie, 1967)
  • Noam Chomsky : Il dĂ©veloppe la thĂ©orie de la grammaire gĂ©nĂ©rative universelle : une structure profonde du langage serait innĂ©e, commune Ă  tous les humains.
    "Nous sommes des êtres dotés d’une faculté du langage universelle." (Aspects de la théorie syntaxique, 1965)
  • J.L. Austin : Il analyse les actes de langage : parler, ce n’est pas seulement dĂ©crire, c’est aussi agir (promettre, ordonner, nommer, etc.).
    "Dire, c’est faire." (Quand dire, c’est faire, 1962)
Usages et débats : Débats sur la performativité du langage, ses usages sociaux et politiques, sur la diversité des jeux de langage, sur ses limites face à l’indicible, sur la possibilité ou l’impossibilité d’un langage universel.
Changements de signification : Le langage est vu comme pratique sociale, outil de pouvoir, structure ouverte, mais aussi comme espace de jeu, de création, de résistance ou de manipulation.
Liens avec d'autres notions :
  • Jeux de langage : Le langage varie selon les contextes et les usages sociaux.
  • PerformativitĂ© : Le langage n’est pas seulement reprĂ©sentation, mais action.
  • DiffĂ©rance : Le sens dans le langage est toujours diffĂ©rĂ©, jamais clos, selon Derrida.
  • Grammaire universelle : Hypothèse d’une structure commune Ă  toutes les langues humaines.