justice


Antiquité

La justice est pensée comme vertu fondamentale, à la fois individuelle et sociale. Elle consiste à donner à chacun ce qui lui revient, à maintenir l’ordre et l’harmonie dans la cité, ou encore à réaliser l’équilibre entre les parties de l’âme. Elle est centrale dans la réflexion sur la vie bonne et la cité idéale.

  • Platon : Il dĂ©finit la justice comme l’harmonie entre les diffĂ©rentes parties de l’âme et de la citĂ©, chacun accomplissant la tâche qui lui revient.
    "La justice consiste à accomplir sa propre tâche et à ne pas se mêler de celle d’autrui." (La République, IV, 433a)
  • Aristote : Il distingue la justice distributive (rĂ©partition des biens selon le mĂ©rite) et la justice commutative (Ă©quilibre dans les Ă©changes). La justice est aussi la vertu qui rĂ©alise l’égalitĂ© proportionnelle.
    "La justice est une vertu complète, non pas en soi, mais à l’égard d’autrui." (Éthique à Nicomaque, V, 1129b25)
  • Solon/les lĂ©gislateurs grecs : Ils conçoivent la justice comme respect des lois (nomos) et fondement de la vie civique.
    "La loi est la même pour tous." (attribué à Solon, fragments)
Usages et débats : Débats sur la nature de la justice : ordre cosmique, loi humaine, vertu individuelle ? Sur le rapport entre égalité, mérite et loi.
Changements de signification : La justice passe d’un ordre cosmique à une vertu morale, puis à un principe politique de répartition et d’équilibre.
Liens avec d'autres notions :
  • Vertu : La justice est la vertu suprĂŞme pour organiser l’âme et la citĂ©.
  • Loi : Respecter la loi, c’est ĂŞtre juste dans la citĂ© grecque.
  • ÉgalitĂ© : La justice implique une certaine Ă©galitĂ© ou proportion dans la rĂ©partition des biens et des charges.

Moyen Âge

La justice est pensée comme vertu cardinale, mais aussi comme attribut divin. Elle consiste à rendre à Dieu et aux hommes ce qui leur est dû. La réflexion se concentre sur l’articulation entre justice humaine (lois, tribunaux) et justice divine (jugement dernier, salut).

  • Saint Augustin : Il oppose la justice terrestre, toujours imparfaite, Ă  la justice parfaite de la citĂ© de Dieu. La justice vĂ©ritable suppose l’amour de Dieu et l’orientation vers le bien suprĂŞme.
    "La justice consiste à servir Dieu seul et à soumettre à lui toute âme raisonnable." (La Cité de Dieu, XIX, 21)
  • Thomas d’Aquin : Il dĂ©finit la justice comme volontĂ© constante de rendre Ă  chacun ce qui lui est dĂ». Il distingue justice lĂ©gale, distributive et commutative.
    "La justice est une habitude selon laquelle, avec une volonté ferme et constante, on rend à chacun son droit." (Somme théologique, II-II, q.58, a.1)
Usages et débats : Débats sur la possibilité d’une justice humaine parfaite, sur le rapport entre justice et charité, sur la justice des lois humaines versus la justice divine.
Changements de signification : La justice devient également affaire de salut et d’ordre divin, tout en gardant une fonction sociale et morale.
Liens avec d'autres notions :
  • CharitĂ© : La justice chrĂ©tienne est souvent complĂ©tĂ©e par la charitĂ©, qui va au-delĂ  du simple droit.
  • Droit naturel : L’idĂ©e d’un droit fondĂ© sur la nature humaine est liĂ©e Ă  une conception universelle de la justice.
  • Jugement dernier : La justice divine se manifestera pleinement Ă  la fin des temps.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La justice devient un principe politique et juridique central : il s’agit de fonder la société sur des lois justes, des droits naturels et l’égalité devant la loi. Le débat porte sur la meilleure façon de garantir la justice dans l’organisation sociale.

  • John Locke : Il fonde la justice sur le respect des droits naturels (vie, libertĂ©, propriĂ©tĂ©) et la nĂ©cessitĂ© d’un contrat social pour les garantir.
    "La fin principale de la société politique est la préservation de la propriété." (Second traité du gouvernement civil, IX, 124)
  • Montesquieu : Il pense la justice comme Ă©quilibre des pouvoirs, condition de la libertĂ© et de la sĂ»retĂ© des citoyens.
    "Il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée des pouvoirs législatif et exécutif." (L’Esprit des lois, XI, 6)
  • Jean-Jacques Rousseau : Il fait de la justice l’application de la volontĂ© gĂ©nĂ©rale, qui vise le bien commun, et fonde la lĂ©gitimitĂ© des lois.
    "La force ne fait pas le droit, et l’homme n’est obligé d’obéir qu’aux pouvoirs légitimes." (Du Contrat social, I, 3)
Usages et débats : Débats sur l’origine et la légitimité des lois, sur la justice comme égalité des droits, sur la tension entre liberté individuelle et justice collective.
Changements de signification : La justice devient critère de validité du droit et de l’État, liée à la protection des droits fondamentaux.
Liens avec d'autres notions :
  • Droits naturels : La justice consiste Ă  protĂ©ger et garantir les droits fondamentaux de l’homme.
  • Contrat social : La justice est le fruit d’un accord ou d’un pacte entre les membres de la sociĂ©tĂ©.
  • SĂ©paration des pouvoirs : La justice suppose un pouvoir judiciaire indĂ©pendant pour ĂŞtre impartiale.

Époque moderne (XIXe siècle)

La justice devient enjeu social et économique. On s’interroge sur l’égalité réelle, la justice sociale, la lutte contre les inégalités et l’oppression. La justice n’est plus seulement question de lois, mais de conditions matérielles concrètes.

  • Karl Marx : Il critique la justice formelle des droits bourgeois, qui masque les inĂ©galitĂ©s rĂ©elles. La vraie justice suppose l’abolition de l’exploitation.
    "Entre deux droits égaux, c’est la force qui décide." (Le Capital, I, 8)
  • John Stuart Mill : Il lie la justice Ă  l’utilitarisme : la sociĂ©tĂ© doit garantir le plus grand bonheur du plus grand nombre, ce qui suppose Ă©quitĂ© et respect des droits individuels.
    "La justice implique le respect des droits fondés sur l’utilité générale." (L’Utilitarisme, V)
Usages et débats : Débats sur la justice sociale, la redistribution des richesses, la justice comme équité, la critique de la justice formelle (égalité des droits) au profit de la justice réelle (égalité des conditions).
Changements de signification : La justice devient inséparable de l’égalité sociale, et s’inscrit dans des luttes politiques et économiques concrètes.
Liens avec d'autres notions :
  • ÉgalitĂ© sociale : La justice implique la rĂ©duction des inĂ©galitĂ©s rĂ©elles.
  • UtilitĂ© : La justice peut ĂŞtre pensĂ©e comme maximisation du bien-ĂŞtre collectif.
  • Oppression : La justice est liĂ©e Ă  la critique et Ă  la lutte contre les rapports d’oppression.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La justice est repensée à l’échelle mondiale, dans le cadre des droits de l’homme, de la justice sociale, de la justice réparatrice ou environnementale. On la pense aussi comme équité, reconnaissance, ou encore comme institutionnalisation de la discussion publique.

  • John Rawls : Il dĂ©finit la justice comme Ă©quitĂ© : des principes doivent ĂŞtre choisis sous un 'voile d’ignorance', garantissant la mĂŞme libertĂ© et des avantages Ă©quitables pour tous.
    "Les principes de justice sont ceux que des personnes libres et rationnelles choisiraient dans une situation initiale d’égalité." (Théorie de la justice, §3)
  • Amartya Sen : Il insiste sur la rĂ©alisation effective de la justice, notamment l’accès rĂ©el aux droits et aux capacitĂ©s fondamentales.
    "La justice exige une attention à ce que les gens peuvent réellement faire et être." (L’Idée de justice, chap. 1)
  • Nancy Fraser : Elle Ă©largit la justice Ă  la reconnaissance des identitĂ©s et Ă  la lutte contre les discriminations culturelles aussi bien qu’économiques.
    "La justice suppose à la fois redistribution et reconnaissance." (Qu’est-ce que la justice sociale ?, 2005)
Usages et débats : Débats sur la justice globale, la justice environnementale, la justice comme reconnaissance, la justice procédurale et la justice réparatrice (réparation des injustices historiques).
Changements de signification : La justice devient plurielle : question d’équité, de reconnaissance, de procédures et de réparations ; elle vise l’inclusion de tous dans la discussion et la société.
Liens avec d'autres notions :
  • ÉquitĂ© : La justice contemporaine insiste sur l’équitĂ© rĂ©elle, pas seulement formelle.
  • Reconnaissance : La justice inclut la reconnaissance des identitĂ©s et des diffĂ©rences.
  • Justice rĂ©paratrice : La justice vise aussi Ă  rĂ©parer les torts passĂ©s, pas seulement Ă  appliquer la loi.