expérience


Antiquité

Les penseurs grecs emploient le mot 'empeiria' (expérience), mais ils privilégient souvent la connaissance issue de la raison ou de l’intellect par rapport à celle qui vient des sens. L’expérience est vue comme un savoir empirique, limité, lié à l’accumulation d’observations ou de pratiques concrètes.

  • Aristote : Il distingue la connaissance issue de l’expĂ©rience (empeiria) de la science (epistĂ©mè). L’expĂ©rience permet d’accumuler des cas particuliers, mais la science cherche les causes gĂ©nĂ©rales.
    "L’expérience (empeiria) naît de nombreux souvenirs d’une même chose." (Métaphysique, A, 1, 980b28)
  • Épicure : Il valorise l’observation sensible et l’expĂ©rience comme base de toute connaissance fiable, contre la spĂ©culation abstraite.
    "Toutes les sensations sont vraies ; c’est dans le jugement que nous nous trompons." (Lettre à Hérodote, §38)
Usages et débats : Débats sur la valeur de l’expérience sensible face à la raison pure. L’expérience est valorisée dans les arts pratiques, la médecine, mais reste jugée inférieure à la connaissance rationnelle.
Changements de signification : L’expérience est d’abord synonyme d’habitude ou de savoir-faire pratique, puis désigne peu à peu l’ensemble des données sensibles qui précèdent la science.
Liens avec d'autres notions :
  • Sensation : L’expĂ©rience est vue comme accumulation de sensations ou d’impressions.
  • Science (epistĂ©mè) : La science vise les causes gĂ©nĂ©rales, tandis que l’expĂ©rience reste au niveau du particulier.

Moyen Âge

L’expérience garde un statut secondaire face à la révélation et à la raison, mais elle commence à être valorisée dans certains contextes, notamment dans la médecine ou l’alchimie. On distingue l’expérience sensible de l’expérience mystique.

  • Roger Bacon : Il valorise l’expĂ©rience directe (experimentum) comme fondement de la connaissance scientifique, prĂ©figurant la mĂ©thode expĂ©rimentale.
    "Sans expérience, rien ne peut être suffisamment connu." (Opus Majus, IV)
  • MaĂ®tre Eckhart : Il parle d’une expĂ©rience intĂ©rieure, mystique, qui dĂ©passe la simple expĂ©rience sensible.
    "Dieu se trouve dans l’expérience intérieure la plus profonde." (Sermons allemands)
Usages et débats : Débat sur l’utilité de l’expérience pour la connaissance du monde naturel et pour la connaissance de Dieu. L’expérience sensible reste subordonnée à la raison et à la foi.
Changements de signification : Apparition de l’idée d’expérience comme épreuve pratique, mais aussi comme vécu intérieur, notamment dans le mysticisme.
Liens avec d'autres notions :
  • ExpĂ©rimentation : L’expĂ©rimentation est l’application active de l’expĂ©rience pour tester des hypothèses.
  • Foi : On distingue l’expĂ©rience sensible de l’expĂ©rience spirituelle ou mystique.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

L’expérience devient centrale dans la philosophie empiriste et dans la science moderne. Elle est opposée à la raison pure ou aux idées innées. On fonde la connaissance sur l’observation et l’expérimentation.

  • John Locke : Il affirme que toute connaissance vient de l’expĂ©rience, divisĂ©e en sensation (ce qui vient du dehors) et rĂ©flexion (ce que l’esprit fait de ses propres opĂ©rations).
    "Il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens." (Essai sur l’entendement humain, II, i, 2)
  • Isaac Newton : Il fait de l’expĂ©rience (expĂ©rimentation) la base de la science : on part des phĂ©nomènes observĂ©s pour Ă©tablir des lois.
    "Je ne fais pas d’hypothèses : tout ce que je propose est déduit des phénomènes." (Principia Mathematica, Règles de la philosophie, IV)
  • David Hume : Il radicalise l’empirisme en affirmant que toutes nos idĂ©es viennent de l’expĂ©rience, et que l’habitude guide la croyance.
    "L’expérience seule nous donne la connaissance de la relation de cause à effet." (Enquête sur l’entendement humain, §4)
Usages et débats : Débat entre empiristes et rationalistes : l’expérience est-elle la seule source de connaissance ? Quelle est la portée de l’expérience face à la raison ?
Changements de signification : L’expérience devient le fondement de la science et de la connaissance, opposée à l’inné et à la spéculation.
Liens avec d'autres notions :
  • Empirisme : L’empirisme fait de l’expĂ©rience la seule source de connaissance.
  • ExpĂ©rimentation : La science moderne se construit sur l’expĂ©rimentation contrĂ´lĂ©e.
  • IdĂ©es innĂ©es : La querelle oppose la connaissance issue de l’expĂ©rience Ă  celle supposĂ©e innĂ©e.

Époque moderne (XIXe siècle)

L’expérience est interrogée dans ses conditions de possibilité et dans sa diversité : expérience sensible, expérience vécue, expérience scientifique. On distingue l’expérience immédiate de l’expérience réfléchie, et l’on s’intéresse à l’expérience intérieure, subjective.

  • Immanuel Kant : Il montre que l’expĂ©rience n’est possible que grâce Ă  des formes a priori de la sensibilitĂ© (espace et temps) et de l’entendement (catĂ©gories). L’expĂ©rience donne accès au phĂ©nomène, non Ă  la chose en soi.
    "Il n’y a pas de connaissance qui précède toute expérience." (Critique de la raison pure, B1)
  • William James : Il introduit la notion d’'expĂ©rience pure', flux continu d’évĂ©nements vĂ©cus, base de la psychologie pragmatiste.
    "L’expérience, c’est le flux même de la vie, avant toute distinction sujet-objet." (Essays in Radical Empiricism, 1912)
Usages et débats : Débat sur le rôle du sujet dans la constitution de l’expérience, sur la valeur de l’expérience scientifique par rapport à l’expérience vécue.
Changements de signification : L’expérience devient plus complexe : elle n’est plus seulement accumulation de faits, mais aussi structure organisée par le sujet.
Liens avec d'autres notions :
  • PhĂ©nomène : Pour Kant, l’expĂ©rience ne porte que sur les phĂ©nomènes, pas sur la chose en soi.
  • SubjectivitĂ© : L’expĂ©rience a une dimension vĂ©cue, propre Ă  chaque sujet.
  • Pragmatisme : Le pragmatisme fait de l’expĂ©rience le critère de la vĂ©ritĂ© et de l’utilitĂ©.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La notion d’expérience se diversifie encore : expérience vécue, expérience scientifique, expérience esthétique, expérience limite, etc. Les phénoménologues s’intéressent à la structure de l’expérience vécue, tandis que les sciences sociales analysent l’expérience collective et culturelle.

  • Edmund Husserl : Il fonde la phĂ©nomĂ©nologie comme Ă©tude de l’expĂ©rience vĂ©cue (Erlebnis), en mettant entre parenthèses l’existence du monde pour dĂ©crire la manière dont il apparaĂ®t Ă  la conscience.
    "Retour aux choses mĂŞmes !" (Recherches logiques, Introduction)
  • John Dewey : Il pense l’expĂ©rience comme interaction continue entre l’organisme et l’environnement, insistant sur son rĂ´le dans l’éducation et la dĂ©mocratie.
    "L’expérience n’est pas une affaire de passivité, mais de transaction active avec le monde." (Experience and Nature, 1925)
  • Simone de Beauvoir : Elle met en avant la dimension existentielle et concrète de l’expĂ©rience vĂ©cue, notamment dans la condition fĂ©minine.
    "On ne naît pas femme : on le devient." (Le Deuxième Sexe, I, Introduction)
Usages et débats : Débat sur la pluralité des expériences (subjective, collective, scientifique, extrême), sur la validité de l’expérience comme critère de vérité ou d’authenticité, sur la possibilité d’une expérience partagée.
Changements de signification : L’expérience n’est plus vue comme un simple donné, mais comme un processus actif, structuré, pluriel, et parfois comme épreuve ou transformation.
Liens avec d'autres notions :
  • PhĂ©nomĂ©nologie : La phĂ©nomĂ©nologie analyse la structure de l’expĂ©rience vĂ©cue.
  • ExpĂ©rience limite : On explore des situations extrĂŞmes qui transforment radicalement le sujet.
  • IntersubjectivitĂ© : On s’interroge sur la possibilitĂ© de partager ou de communiquer l’expĂ©rience.