existence


Antiquité

Le mot 'existence' n’est pas employé comme concept autonome, mais les philosophes s’interrogent sur ce qui est, sur l’Être, sur la différence entre ce qui est et ce qui n’est pas. On s’intéresse à la réalité des choses, à leur permanence, à leur mode d’être. La question centrale est celle de l’être, souvent confondue avec celle de la réalité.

  • ParmĂ©nide : Il affirme que seul l’Être est, et que le non-ĂŞtre n’est pas. Il nie la pluralitĂ© et le devenir au profit de l’unicitĂ© et de la permanence de l’Être.
    "L’Être est, le non-être n’est pas." (De la nature, fragment 2)
  • Platon : Il distingue le monde sensible, oĂą les choses changent et 'deviennent', et le monde des IdĂ©es, oĂą les vĂ©ritĂ©s sont Ă©ternelles et immuables. Ce qui 'est vraiment', ce sont les IdĂ©es.
    "Ce qui est toujours, sans jamais devenir, et ce qui devient sans jamais être." (Timée, 27d)
  • Aristote : Il introduit la distinction entre l’essence (ce qu’est une chose) et l’existence (le fait qu’elle soit), mais sans utiliser le mot 'existence' au sens technique. Il parle de l’acte d’être ('energeia') et de la substance.
    "L’acte est la réalité de ce qui existe en puissance." (Métaphysique, IX, 6, 1048a)
Usages et débats : Débats sur ce qui 'est' vraiment, sur la différence entre essence et réalité, sur la stabilité ou la fugacité des choses, sur la relation entre être et devenir.
Changements de signification : L’existence est pensée confusément à travers l’être, la réalité, l’effectivité, sans être isolée conceptuellement.
Liens avec d'autres notions :
  • ĂŠtre : La rĂ©flexion sur l’existence commence par la mĂ©ditation sur l’être.
  • Essence : L’opposition future entre essence et existence se prĂ©pare chez Aristote.
  • Devenir : L’existence est questionnĂ©e Ă  travers le changement et la permanence.

Moyen Âge

La notion d’existence se précise, surtout dans la philosophie chrétienne. On distingue l’essence (ce qu’est une chose) et l’existence (le fait qu’elle soit effectivement). Dieu est pensé comme celui dont l’essence implique l’existence, alors que les créatures possèdent une essence sans nécessité d’exister.

  • Saint Thomas d’Aquin : Il Ă©tablit clairement la distinction entre essence et existence : chez Dieu, essence et existence coĂŻncident, mais chez les crĂ©atures, l’existence est un acte ajoutĂ© Ă  l’essence.
    "En Dieu seul, l’essence est l’existence même." (Somme théologique, I, q.3, a.4)
  • Anselme de CantorbĂ©ry : Il propose l’argument ontologique : Dieu existe nĂ©cessairement parce que son essence implique l’existence.
    "Tu es donc, ô Seigneur, puisque l’intelligence ne peut penser que tu n’es pas." (Proslogion, II)
  • Guillaume d’Ockham : Il insiste sur le fait que seul l’individu singulier existe rĂ©ellement ; les universaux n’existent que dans l’esprit.
    "Seule la chose individuelle existe vraiment." (Somme de logique, I, 14)
Usages et débats : Débats sur l’existence de Dieu, sur la distinction essence/existence, sur la réalité des universaux, sur la cause de l’existence des êtres créés.
Changements de signification : L’existence se distingue de l’essence et devient l’objet de débats techniques, surtout dans la théologie et la métaphysique scolastique.
Liens avec d'autres notions :
  • Essence/existence : L’existence est ce qui fait qu’une essence est rĂ©alisĂ©e.
  • Dieu : Dieu est pensĂ© comme l’Être dont essence et existence sont identiques.
  • Universaux : DĂ©bat sur ce qui existe vraiment : les individus ou les idĂ©es gĂ©nĂ©rales.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

L’existence devient un objet de doute, de démonstration, d’analyse critique. On cherche à fonder la certitude de l’existence du moi, du monde, de Dieu. L’existence est souvent opposée à l’essence, ou à la simple possibilité logique.

  • RenĂ© Descartes : Il fonde la certitude de l’existence sur le cogito : la pensĂ©e prouve son existence Ă  chaque instant oĂą elle pense.
    "Je pense, donc je suis." (Discours de la méthode, IV)
  • Baruch Spinoza : Il affirme que l’existence est perfection, et que Dieu existe nĂ©cessairement, puisque l’essence parfaite implique l’existence.
    "L’existence appartient à la nature de Dieu." (Éthique, I, proposition 11)
  • John Locke : Il distingue existence rĂ©elle et existence nominale, et fonde la connaissance de l’existence sur l’expĂ©rience sensible.
    "La connaissance de notre propre existence est intuitive, celle de Dieu est démonstrative, celle des autres choses est sensitive." (Essai sur l’entendement humain, IV, 9, 2)
Usages et débats : Débats sur la certitude de l’existence du moi, du monde extérieur, de Dieu ; sur l’existence comme propriété réelle ou comme simple idée.
Changements de signification : L’existence devient ce qui résiste au doute, ce qui s’affirme dans l’expérience ou la démonstration.
Liens avec d'autres notions :
  • Cogito : L’existence du moi est le point de dĂ©part de la certitude (Descartes).
  • ExpĂ©rience : L’existence du monde est connue par l’expĂ©rience sensible (Locke).
  • NĂ©cessitĂ©/contingence : L’existence peut ĂŞtre nĂ©cessaire (Dieu) ou contingente (choses du monde).

Époque moderne (XIXe siècle)

L’existence est repensée à travers l’histoire, la liberté, l’individualité, le vécu. On s’intéresse moins à l’existence comme simple fait qu’à l’existence comme expérience, comme devenir, comme affirmation de soi ou angoisse. L’existence humaine devient centrale.

  • Søren Kierkegaard : Il fait de l’existence humaine une rĂ©alitĂ© subjective, marquĂ©e par le choix, l’angoisse, la foi. L’existence prĂ©cède l’essence, elle est toujours singulière et vĂ©cue.
    "L’existence est un devenir, une possibilité vécue dans l’instant." (Ou bien... ou bien, 1843)
  • Friedrich Nietzsche : Il pense l’existence comme affirmation de la vie, crĂ©ation de soi, dĂ©passement du donnĂ©. L’existence n’a pas d’essence fixe, elle est mouvement et puissance.
    "Deviens ce que tu es." (Ainsi parlait Zarathoustra, III, De la vision et de l’énigme)
  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il pense l’existence ('Existenz') comme moment du devenir de l’Esprit dans l’histoire, insistant sur le passage, le processus.
    "L’existence est le paraître de l’idée dans la réalité." (Science de la logique, II, 1)
Usages et débats : Débats sur l’existence individuelle, sur la liberté, l’angoisse, la subjectivité, l’historicité, la création de soi.
Changements de signification : L’existence n’est plus simple fait d’être, mais expérience vécue, singularité, processus ouvert.
Liens avec d'autres notions :
  • SubjectivitĂ© : L’existence est vĂ©cue du point de vue du sujet singulier.
  • LibertĂ© : L’existence humaine se construit par le choix, la dĂ©cision.
  • Angoisse : L’existence confronte Ă  l’incertitude, Ă  la responsabilitĂ©.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

L’existence devient le cœur de la philosophie existentialiste et phénoménologique. Elle est pensée comme expérience vécue, liberté radicale, présence au monde, mais aussi comme précarité, absurdité, engagement. On distingue existence et essence, et l’on s’intéresse à l’existence singulière, corporelle, sociale, située.

  • Jean-Paul Sartre : Il affirme que 'l’existence prĂ©cède l’essence' : l’homme existe d’abord, puis choisit ce qu’il sera. L’existence humaine est libertĂ©, angoisse, projet.
    "L’existence précède l’essence." (L’Existentialisme est un humanisme, 1946)
  • Simone de Beauvoir : Elle pense l’existence comme condition fĂ©minine et humaine, marquĂ©e par la libertĂ© mais aussi par les contraintes sociales et historiques.
    "On ne naît pas femme, on le devient." (Le Deuxième Sexe, 1949)
  • Martin Heidegger : Il fait de l’existence ('Dasein') le mode d’être propre Ă  l’homme, caractĂ©risĂ© par le souci, la temporalitĂ©, l’ouverture au monde et la conscience de la mort.
    "L’existence est le fait d’être-là, d’être jeté dans le monde, exposé au temps et à la finitude." (Être et temps, 1927)
  • Emmanuel Levinas : Il pense l’existence comme relation Ă©thique Ă  autrui, comme sortie de soi vers l’autre.
    "L’existence est responsabilité pour autrui." (Totalité et infini, 1961)
Usages et débats : Débats sur la liberté, l’angoisse, l’authenticité, la responsabilité, la condition humaine, l’incarnation, l’engagement, l’absurde.
Changements de signification : L’existence devient expérience fondamentale, irréductible à l’essence, marquée par la liberté, la précarité, la relation à autrui et au monde.
Liens avec d'autres notions :
  • Essence/existence : L’existence prĂ©cède l’essence chez Sartre : l’homme n’a pas de nature prĂ©dĂ©finie.
  • Dasein : Heidegger fait de l’existence le mode d’être spĂ©cifique de l’homme.
  • AuthenticitĂ© : L’existence authentique consiste Ă  assumer sa libertĂ© et sa finitude.
  • Absurdite : L’existence humaine confronte au non-sens, Ă  l’inachevĂ©.