esprit


Antiquité

Le mot 'esprit' n’existe pas encore sous cette forme, mais les philosophes s’intéressent déjà à ce qui anime le corps, à la pensée, à l’âme ('psychè' ou 'nous' en grec). On distingue ce qui relève du souffle vital, de la raison, de l’intelligence, et on cherche à comprendre ce qui fait la spécificité de l’humain : la capacité de penser, de raisonner, de contempler.

  • Platon : Il distingue plusieurs parties dans l’âme : la partie rationnelle ('logos'), la partie courageuse ('thumos') et la partie dĂ©sirante ('epithumia'). La raison, la partie la plus noble, ressemble Ă  ce que l’on appellera plus tard l’esprit.
    "L’âme comporte trois parties, dont la plus divine, la raison, doit gouverner les autres." (La République, IV, 436a)
  • Aristote : Il distingue l’âme vĂ©gĂ©tative, l’âme sensitive et l’âme intellective ('noĂ»s'). Le noĂ»s, ou intellect, est ce qui permet de penser et d’atteindre l’universel.
    "Il y a dans l’âme un principe par lequel elle connaît et pense : on l’appelle l’intellect." (De l’âme, III, 4, 429a)
  • Épicure : Il distingue l’âme corporelle (mouvement, sensation) et une partie plus subtile, le 'spiritus', principe de pensĂ©e et de sensation.
    "L’âme se compose de parties corporelles, mais la partie directrice est la plus fine et la plus mobile." (Lettre à Hérodote)
Usages et débats : Débats sur la nature de l’âme, de l’intellect, sur la séparation du corps et de la pensée, sur l’immortalité ou la mortalité de ce principe spirituel.
Changements de signification : Le concept d’esprit n’est pas encore distinct de l’âme ou de l’intellect ; il désigne ce qui pense, réfléchit, contemple.
Liens avec d'autres notions :
  • Ă‚me (psychè) : La rĂ©flexion porte sur ce qui anime le corps et permet la pensĂ©e.
  • Intellect (noĂ»s) : L’intellect est la facultĂ© supĂ©rieure de connaissance, proche de ce qu’on appellera l’esprit.
  • Souffle/vitalitĂ© : L’esprit est parfois associĂ© Ă  un souffle vital qui anime le vivant.

Moyen Âge

L’esprit ('spiritus' en latin) prend une place centrale dans la philosophie et la théologie chrétiennes. Il est pensé comme principe immatériel, distinct du corps, capable de connaître Dieu, de vouloir le bien et de s’élever vers le spirituel. On distingue âme, esprit, et corps, et on débat de leur rapport.

  • Saint Augustin : Il distingue l’âme et l’esprit : l’esprit est la partie supĂ©rieure de l’âme, tournĂ©e vers Dieu, capable d’intelligence et de contemplation.
    "L’esprit, c’est cette partie de l’âme qui s’applique à connaître et à aimer Dieu." (La Trinité, X, 7)
  • Thomas d’Aquin : Il affirme la nature immatĂ©rielle de l’esprit humain ('mens'), capable de connaissance intellectuelle, et s’interroge sur la distinction avec l’âme.
    "L’esprit humain est une substance incorporelle, immortelle, capable de comprendre l’universel." (Somme théologique, I, q.75, a.6)
Usages et débats : Débats sur la nature de l’esprit, son immortalité, sa distinction du corps et de l’âme, sa capacité à saisir Dieu ou les vérités éternelles.
Changements de signification : L’esprit est désormais pensé comme faculté supérieure, tournée vers la connaissance du divin, immatérielle et immortelle.
Liens avec d'autres notions :
  • Ă‚me : L’âme est le principe de vie, l’esprit celui de la pensĂ©e supĂ©rieure.
  • ImmatĂ©rialitĂ© : L’esprit est conçu comme non-matĂ©riel, opposĂ© Ă  la corporĂ©itĂ©.
  • Dieu : L’esprit permet de s’unir Ă  Dieu, de connaĂ®tre le divin.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

L’esprit devient objet de réflexion philosophique et scientifique. Il est défini comme faculté de penser, de vouloir, de juger, distincte du corps. Le dualisme entre esprit et corps est formulé explicitement par Descartes. On s’interroge sur la nature de l’esprit, ses pouvoirs, ses limites, sa relation au langage et à la conscience.

  • RenĂ© Descartes : Il fonde le dualisme : l’esprit (res cogitans, chose pensante) est totalement distinct du corps (res extensa). L’esprit est la pensĂ©e consciente, libre, rationnelle.
    "Je connus que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser." (Méditations métaphysiques, II)
  • John Locke : Il analyse l’esprit comme une 'table rase' (tabula rasa) sur laquelle l’expĂ©rience inscrit les idĂ©es. L’esprit n’a pas de contenu innĂ©.
    "L’esprit n’est qu’une page blanche, jusqu’à ce que l’expérience y écrive." (Essai sur l’entendement humain, II, 1, 2)
  • Baruch Spinoza : Il refuse le dualisme et affirme que l’esprit et le corps sont deux aspects d’une mĂŞme rĂ©alitĂ©. L’esprit est l’idĂ©e du corps.
    "L’esprit humain est la connaissance du corps humain." (Éthique, II, proposition 13)
Usages et débats : Débats sur le dualisme corps/esprit, sur la nature de la pensée, sur l’origine des idées (innées ou acquises), sur la possibilité d’une science de l’esprit.
Changements de signification : L’esprit devient synonyme de pensée, de conscience, de subjectivité, et se distingue radicalement du corps.
Liens avec d'autres notions :
  • Dualisme : L’esprit est sĂ©parĂ© radicalement du corps chez Descartes.
  • Conscience : L’esprit, c’est la capacitĂ© de se penser soi-mĂŞme, d’être conscient.
  • Tabula rasa : L’esprit est rĂ©ceptif, formĂ© par l’expĂ©rience selon Locke.

Époque moderne (XIXe siècle)

L’esprit est exploré par la psychologie, la philosophie de l’histoire, la phénoménologie naissante. On s’intéresse à la vie de l’esprit, à l’inconscient, à la subjectivité, à la culture. L’esprit peut être individuel ou collectif (esprit d’un peuple, esprit d’une époque).

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il pense l’Esprit ('Geist') comme rĂ©alitĂ© historique, collective, qui se rĂ©alise Ă  travers l’histoire, la culture, la sociĂ©tĂ©. L’Esprit absolu est la fin du processus historique.
    "L’Esprit, c’est la réalité de ce qui pense et se pense dans l’histoire." (Phénoménologie de l’esprit, Préface)
  • Sigmund Freud : Il explore l’inconscient, c’est-Ă -dire la part du psychisme qui Ă©chappe Ă  la conscience. L’esprit humain est traversĂ© de forces inconscientes.
    "Le moi n’est pas maître dans sa propre maison." (Introduction à la psychanalyse, 1916)
  • Wilhelm Wundt : Il fonde la psychologie expĂ©rimentale, Ă©tudiant l’esprit par des mĂ©thodes scientifiques.
    "La psychologie doit devenir une science expérimentale de l’esprit." (Principes de psychologie physiologique, 1874)
Usages et débats : Débats sur la nature individuelle ou collective de l’esprit, sur l’inconscient, sur la possibilité de mesurer et d’analyser scientifiquement l’esprit.
Changements de signification : L’esprit devient aussi processus collectif (culture, histoire), mais aussi espace de conflits, de profondeurs cachées (inconscient).
Liens avec d'autres notions :
  • Inconscient : Freud introduit une part obscure, non consciente de l’esprit.
  • Esprit objectif/absolu : Chez Hegel, l’esprit se dĂ©ploie dans l’histoire, la culture, l’art.
  • Psychologie : L’étude scientifique de l’esprit devient possible.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

L’esprit est analysé sous l’angle de la phénoménologie, des sciences cognitives, de la linguistique, de la philosophie de l’esprit. On s’interroge sur la conscience, la subjectivité, le langage, la relation au corps, l’intelligence artificielle, la neurobiologie, la dimension sociale et intersubjective de l’esprit.

  • Maurice Merleau-Ponty : Il rĂ©cuse la sĂ©paration stricte entre corps et esprit, et insiste sur l’esprit incarnĂ©, la subjectivitĂ© qui se vit toujours Ă  travers le corps.
    "L’esprit n’est rien sans le corps, et le corps n’est rien sans l’esprit." (Phénoménologie de la perception, 1945)
  • Gilbert Ryle : Il critique le 'mythe de l’esprit' comme entitĂ© sĂ©parĂ©e : l’esprit, ce sont des comportements, des dispositions Ă  agir ('le fantĂ´me dans la machine').
    "Parler d’esprit, c’est parler de la manière d’agir, non d’une chose cachée." (The Concept of Mind, 1949)
  • John Searle : Il rĂ©flĂ©chit Ă  la conscience, Ă  l’intentionnalitĂ©, et aux limites de l’intelligence artificielle pour reproduire l’esprit humain.
    "La pensée humaine est caractérisée par l’intentionnalité, ce qui manque aux machines." (Esprits, cerveaux et science, 1984)
  • Thomas Nagel : Il souligne la part irrĂ©ductible de la subjectivitĂ© : il y a 'quelque chose que c’est que d’être' un esprit, une conscience.
    "Que fait-il d’être une chauve-souris ?" (What is it like to be a bat?, 1974)
Usages et débats : Débats sur la nature de l’esprit (incarné ou non), sur la conscience, sur les relations cerveau-esprit, sur l’intelligence artificielle, la subjectivité, l’intersubjectivité.
Changements de signification : L’esprit n’est plus seulement principe immatériel : il devient enjeu de sciences, d’éthique, de technologie, de phénoménologie et d’anthropologie.
Liens avec d'autres notions :
  • Philosophie de l’esprit : Discipline qui analyse la conscience, la pensĂ©e, l’intentionnalitĂ©.
  • Corps : L’esprit est vu comme incarnĂ©, indissociable du vĂ©cu corporel.
  • Intelligence artificielle : DĂ©bat sur la possibilitĂ© de reproduire l’esprit par la machine.
  • IntersubjectivitĂ© : L’esprit n’est pas seulement individuel, il se forme dans la relation Ă  autrui.