espace


Antiquité

L’idée d’espace n’est pas encore abstraite ni universelle : les philosophes s’interrogent sur le lieu ('topos' en grec), le vide, l’étendue et la place des choses dans le monde. On pense l’espace à partir du mouvement, de la limite, de la relation entre les corps, sans le traiter comme une réalité indépendante.

  • Platon : Il introduit le concept de 'chĂ´ra' dans le TimĂ©e : un rĂ©ceptacle, un lieu, qui accueille et rend possible la formation des choses sensibles, sans ĂŞtre lui-mĂŞme une substance.
    "Il faut admettre un troisième genre, le réceptacle, qui reçoit toutes choses et qui n’a d’autre qualité que d’être le siège de tout ce qui naît." (Timée, 52a)
  • Aristote : Il dĂ©finit l’espace ('topos') comme le lieu, c’est-Ă -dire la limite immobile du contenant par rapport au contenu. Pour lui, il n’y a pas d’espace vide.
    "Le lieu est la limite immobile de ce qui contient." (Physique, IV, 212a)
  • Les atomistes (DĂ©mocrite, Épicure) : Ils soutiennent l’existence du vide ('kenon'), condition du mouvement des atomes. Le vide est un espace, mais il n’a d’existence que pour permettre les dĂ©placements.
    "Le vide existe, c’est-à-dire l’espace sans corps, où les atomes se meuvent." (Lettre à Hérodote, Épicure)
Usages et débats : Débats sur la possibilité du vide, la nature du lieu, la différence entre l’espace rempli et l’espace vide, le rapport entre espace, mouvement et corps.
Changements de signification : L’espace n’est pas encore conçu comme un contenant neutre, mais comme une relation entre les corps, ou un réceptacle mystérieux.
Liens avec d'autres notions :
  • Lieu (topos) : L’espace est pensĂ© Ă  partir de la notion de lieu, position relative des choses.
  • Vide : La question du vide est centrale dans la pensĂ©e de l’espace.
  • Mouvement : L’espace est liĂ© Ă  la possibilitĂ© pour les corps de se mouvoir.

Moyen Âge

L’espace est discuté dans le cadre de la cosmologie chrétienne : il est ordonné par Dieu, fini, hiérarchisé (cieux, terre, enfers). On reprend les débats antiques sur le vide, mais la création divine donne une limite à l’espace. L’espace n’est pas infini ni homogène.

  • Saint Augustin : Il s’oppose Ă  l’idĂ©e d’un espace existant indĂ©pendamment de Dieu. Pour lui, l’espace et le temps commencent avec la CrĂ©ation.
    "Avant la Création, ni le temps ni le lieu n’existaient." (Confessions, XI, 13)
  • Thomas d’Aquin : Il reprend Aristote pour penser l’espace comme le lieu, mais affirme que Dieu peut agir en dehors des lois naturelles, et que le monde a une limite.
    "Le lieu n’existe pas sans corps, et l’espace n’est pas infini." (Somme théologique, I, q.46, a.1)
Usages et débats : Débats sur le rapport entre espace et Création, sur le statut du vide, sur la possibilité d’un espace infini ou d’autres mondes.
Changements de signification : L’espace est subordonné à l’ordre divin, limité, structuré en régions hiérarchiques.
Liens avec d'autres notions :
  • CrĂ©ation : L’espace est pensĂ© comme créé par Dieu, limitĂ© et ordonnĂ©.
  • Cosmologie : L’organisation de l’espace reflète l’ordre du monde et du salut.
  • Lieu : On conserve la notion aristotĂ©licienne du lieu comme dĂ©terminant de l’espace.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

L’espace devient un concept central de la physique moderne. Il est pensé comme étendue homogène, infinie, neutre et mathématisable. Il n’est plus seulement le lieu des choses, mais un cadre universel, indépendant des corps, dans lequel se situent tous les phénomènes.

  • RenĂ© Descartes : Il identifie l’espace (Ă©tendue) Ă  la substance mĂŞme de la matière : il n’y a pas de vide, tout espace est rempli par la matière.
    "L’essence de la matière consiste en l’étendue." (Principes de la philosophie, II, 11)
  • Isaac Newton : Il conçoit l’espace comme un contenant absolu, infini, dans lequel les corps se dĂ©placent. L’espace existe indĂ©pendamment des objets qu’il contient.
    "L’espace absolu, de sa nature, sans relation aux choses extérieures, demeure toujours semblable et immobile." (Principia Mathematica, Scholium)
  • Gottfried Wilhelm Leibniz : Il s’oppose Ă  Newton : pour lui, l’espace est relatif, il n’est que l’ordre des relations entre les choses, une sorte de rĂ©seau de positions.
    "L’espace n’est rien d’autre qu’un ordre des situations entre les objets." (Correspondance avec Clarke, Lettre V)
Usages et débats : Débats sur la réalité de l’espace absolu ou relatif, sur l’existence du vide, sur la nature géométrique et mathématique de l’espace.
Changements de signification : L’espace devient infini, homogène, cadre universel des phénomènes naturels, distinct du lieu ou du réceptacle antique.
Liens avec d'autres notions :
  • Étendue : Chez Descartes, l’étendue est l’essence de la matière, donc de l’espace.
  • Absolu/Relatif : Newton dĂ©fend l’espace absolu, Leibniz l’espace relatif.
  • Physique mathĂ©matique : L’espace devient objet de mesure, de calcul, de reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique.

Époque moderne (XIXe siècle)

L’espace est repensé à travers les progrès des mathématiques (géométries non euclidiennes), de la physique (champ, force, énergie) et de la philosophie (conditions de l’expérience). On remet en cause l’évidence de l’espace unique et homogène.

  • Carl Friedrich Gauss / Lobatchevski / Riemann : Ils inventent les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes : il existe des espaces courbes, multiples, qui remettent en question l’unicitĂ© de l’espace.
    "L’espace peut être non-euclidien, selon la structure des parallèles." (Géométrie non euclidienne, début XIXe siècle)
  • Immanuel Kant : Il fait de l’espace une forme a priori de la sensibilitĂ© : l’espace n’existe pas en soi, il est la condition subjective de toute expĂ©rience extĂ©rieure.
    "L’espace n’est pas un concept empirique, mais une forme pure de l’intuition sensible." (Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale)
Usages et débats : Débats sur la nature empirique ou transcendantale de l’espace, sur la pluralité des géométries, sur la possibilité de concevoir d’autres espaces que celui de l’expérience commune.
Changements de signification : L’espace n’est plus unique, ni forcément absolu : il devient condition de l’expérience, pluralité mathématique, voire construction subjective.
Liens avec d'autres notions :
  • Forme a priori : L’espace est, pour Kant, une structure de la perception humaine.
  • GĂ©omĂ©trie non euclidienne : DĂ©couverte qu’il existe plusieurs types d’espaces possibles.
  • Champ : En physique, l’espace est traversĂ© par des champs de forces, pas seulement vide ou Ă©tendue.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

L’espace devient objet de recherches en physique (relativité, cosmologie), en philosophie (espace vécu, espace social, espace linguistique), en arts et en sciences humaines. Il n’est plus neutre : il peut être courbe, dynamique, construit par nos perceptions ou nos pratiques sociales.

  • Albert Einstein : Il bouleverse la conception classique : l’espace n’est plus absolu, il est relatif, courbe, indissociable du temps ('espace-temps'), modifiĂ© par la matière et l’énergie.
    "L’espace et le temps ne sont plus des réalités indépendantes, mais des aspects d’un même continuum." (Relativité, 1916)
  • Maurice Merleau-Ponty : Il pense l’espace vĂ©cu, existentiel : l’espace n’est pas seulement gĂ©omĂ©trique mais perçu, habitĂ©, structurĂ© par le corps et l’expĂ©rience.
    "L’espace n’est pas l’arrière-plan neutre de nos actions, mais leur milieu vivant." (Phénoménologie de la perception, 1945)
  • Henri Lefebvre : Il introduit la notion d’espace social : l’espace est produit par les rapports sociaux, l’urbanisme, l’économie, la politique.
    "L’espace est un produit social." (La Production de l’espace, 1974)
Usages et débats : Débats sur l’espace-temps, sur l’espace comme expérience subjective, comme construction sociale, sur la pluralité des espaces (physique, vécu, social, virtuel).
Changements de signification : L’espace n’est plus neutre ni unique ; il est courbe, relatif, vécu, social, transformé par les pratiques humaines et les technologies.
Liens avec d'autres notions :
  • Espace-temps : Einstein unit espace et temps dans un mĂŞme continuum dynamique.
  • Espace vĂ©cu : L’espace est aussi celui de la perception, de l’habiter, du corps.
  • Espace social : L’espace est produit par les rapports sociaux, Ă©conomiques et politiques.
  • VirtualitĂ© : Le numĂ©rique introduit de nouveaux espaces immatĂ©riels, interactifs.