durée


Antiquité

Le concept de « durée » (grec : diastêma, chronos ; latin : duratio, tempus) n’existe pas en tant que notion distincte. Les philosophes grecs réfléchissent surtout au temps (chronos) comme mesure du mouvement et à la permanence ou l’écoulement des choses. La durée, en tant qu’expérience continue du temps, n’est pas encore analysée pour elle-même.

  • Aristote : Il dĂ©finit le temps (chronos) comme « le nombre du mouvement selon l’antĂ©rieur et le postĂ©rieur ». Il ne parle pas de durĂ©e mais de la mesure du changement.
    "Le temps est le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur." (Physique, IV, 219b1)
  • Platon : Il distingue le temps (chronos), image mobile de l’éternitĂ© (aiĂ´n), de l’éternitĂ© elle-mĂŞme, mais il ne dĂ©veloppe pas une notion autonome de durĂ©e.
    "Le temps est l’image mobile de l’éternité immobile." (Timée, 37d)
Usages et débats : Débats sur la nature du temps, sa réalité ou son caractère relatif, sur la différence entre temps mesuré (chronos) et éternité (aiôn).
Changements de signification : La durée n’est pas encore isolée comme concept : on pense en termes de temps, d’éternité, de permanence ou de changement.
Liens avec d'autres notions :
  • Temps (chronos, tempus) : La durĂ©e sera ultĂ©rieurement distinguĂ©e du temps mesurĂ©.
  • Mouvement (kinesis) : Le temps est pensĂ© comme mesure du mouvement.
  • ÉternitĂ© (aiĂ´n, aeternitas) : OpposĂ©e au temps, l’éternitĂ© dĂ©signe l’immuable, sans succession.

Moyen Âge

Le terme latin 'duratio' apparaît et désigne le fait de persister dans l’être. La réflexion distingue le temps (tempus), la durée (duratio), l’éternité (aeternitas) et l’ævum (durée angélique ou intermédiaire). La durée reste une notion secondaire, subordonnée aux débats sur l’éternité et la création.

  • Saint Augustin : Il distingue le temps (tempus), l’éternitĂ© (aeternitas) et la durĂ©e (duratio) propre aux crĂ©atures spirituelles (anges, âmes). La durĂ©e est une sorte de persistance, distincte du temps et de l’éternitĂ©.
    "La durée (duratio) des créatures spirituelles n’est pas l’éternité de Dieu mais n’est pas non plus le temps des choses corporelles." (La Cité de Dieu, XII, 17)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue trois rĂ©gimes temporels : le temps (tempus) pour les corps, la durĂ©e (aevum) pour les anges et les âmes, l’éternitĂ© (aeternitas) pour Dieu. La durĂ©e (aevum ou duratio) est une permanence sans changement substantiel.
    "L’aevum est la durée propre aux créatures spirituelles, intermédiaire entre le temps et l’éternité." (Somme théologique, I, q.10, a.5)
Usages et débats : Débats sur la nature de la durée des êtres spirituels, sur la différence entre temps, durée, éternité et aevum.
Changements de signification : La durée est pensée comme la persistance dans l’être, propre aux créatures spirituelles, différente du temps physique.
Liens avec d'autres notions :
  • Aevum (aeviternitĂ©) : DurĂ©e intermĂ©diaire entre temps et Ă©ternitĂ©, propre aux anges et âmes.
  • ÉternitĂ© (aeternitas) : L’éternitĂ© est l’absence totale de succession, propre Ă  Dieu.
  • Temps (tempus) : Le temps est la mesure du mouvement, la durĂ©e la persistance dans l’être.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La durée (français : durée ; latin : duratio) reste peu analysée pour elle-même. Les débats portent surtout sur la nature du temps, conçu comme absolu (Newton) ou relatif (Leibniz). La durée est couramment identifiée à l’intervalle mesuré entre deux événements.

  • Isaac Newton : Il distingue le temps absolu (tempus absolutum) de la durĂ©e (duratio), mais assimile souvent les deux : la durĂ©e est la quantitĂ© de temps Ă©coulĂ©, indĂ©pendamment de tout changement.
    "La durée absolue coule uniformément, sans relation à rien d’extérieur." (Principia, Definitions, 1687)
  • Gottfried Wilhelm Leibniz : Il critique la conception newtonienne du temps et de la durĂ©e absolus. Pour lui, la durĂ©e n’existe pas indĂ©pendamment des Ă©vĂ©nements et des relations.
    "Le temps n’est rien sans les choses qui changent, et la durée n’est que l’ordre des successions." (Correspondance avec Clarke, 1715-1716)
Usages et débats : Débats sur la nature de la durée comme temps mesuré (quantité de temps) ou comme succession d’états.
Changements de signification : La durée est assimilée à la mesure du temps écoulé, mais son caractère vécu n’est pas encore envisagé.
Liens avec d'autres notions :
  • Temps absolu : Chez Newton, la durĂ©e est liĂ©e au temps absolu, indĂ©pendant de tout contenu.
  • RelativitĂ© du temps : Chez Leibniz, la durĂ©e est relative aux Ă©vĂ©nements qui la remplissent.

Époque moderne (XIXe siècle)

Le concept de durée commence à être réinterprété, notamment dans la philosophie de la vie et la psychologie naissante. On oppose la durée vécue à la durée mesurée, et la notion de temporalité subjective apparaît.

  • Auguste Comte : Il traite la durĂ©e comme simple quantitĂ© de temps dans l’histoire sociale et les sciences.
    "Le progrès de l’humanité s’accomplit dans la durée historique." (Discours sur l’esprit positif, 1844)
  • Herbart et la psychologie allemande : Ils s’intĂ©ressent Ă  la perception de la durĂ©e comme phĂ©nomène psychologique, ouvrant la voie Ă  l’étude de la temporalitĂ© vĂ©cue.
    "La durée perçue dépend de la succession des états de conscience."
Usages et débats : Débats sur la durée comme mesure objective (histoire, science) ou comme expérience subjective (psychologie).
Changements de signification : La durée commence à se distinguer du temps abstrait pour désigner l’expérience vécue du passage.
Liens avec d'autres notions :
  • TemporalitĂ© : La durĂ©e devient l’expression de la temporalitĂ© vĂ©cue.
  • Psychologie du temps : Étude de la manière dont la durĂ©e est perçue par la conscience.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

Le concept de durée (français : durée ; anglais : duration) connaît un renouvellement majeur avec la philosophie de Bergson. La durée devient l’expérience vécue, qualitative et continue du temps, par opposition au temps mesuré, homogène et spatial. Ce concept est repris ou interrogé par la phénoménologie, la psychologie et les sciences cognitives.

  • Henri Bergson : Il fait de la durĂ©e (durĂ©e rĂ©elle) le flux continu de la conscience, irrĂ©ductible Ă  la mesure ou Ă  l’espace. La durĂ©e est le temps vĂ©cu, hĂ©tĂ©rogène, qualitatif.
    "La durée est l’essence même de la vie consciente, une hétérogénéité qualitative, une invention perpétuelle." (Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889)
  • Edmund Husserl : Dans la phĂ©nomĂ©nologie, il analyse la conscience du temps et la constitution de la durĂ©e comme un flux de vĂ©cus (Strom des Erlebens).
    "La conscience du temps implique un flux de retentions, de présentifications et de protentions." (Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, 1905)
  • Psychologie cognitive : Elle Ă©tudie la perception de la durĂ©e, les distorsions subjectives du temps, et la mĂ©moire du temps vĂ©cu.
    "La perception de la durée varie selon l’attention, l’émotion, l’activité."
Usages et débats : Débats sur la distinction entre durée vécue et temps mesuré, sur la réalité subjective ou objective de la durée, sur sa place dans la conscience, la mémoire, la technologie.
Changements de signification : La durée devient expérience qualitative et continue, opposée au temps abstrait, mesuré et spatialisé.
Liens avec d'autres notions :
  • Temps vĂ©cu : La durĂ©e est l’expĂ©rience intĂ©rieure du temps, par opposition au temps objectif.
  • TemporalitĂ© phĂ©nomĂ©nologique : Chez Husserl, la durĂ©e est constituĂ©e par la conscience elle-mĂŞme.
  • MĂ©moire : La durĂ©e est insĂ©parable du souvenir et de la conscience du passĂ©.