Antiquité
Le doute (grec : aporia, epokhè ; latin : dubitatio) est valorisé dans les écoles sceptiques (Pyrrhon, Académie sceptique) comme suspension du jugement face à l’incertitude ou à la contradiction des opinions. Chez Socrate, il prend la forme de l’examen critique, point de départ de la philosophie. Le doute vise l’ataraxie (tranquillité de l’âme) par l’abstention de jugement.
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Pyrrhon d’Élis :
Fondateur du scepticisme, il prône la suspension du jugement (epokhè) pour atteindre la paix intérieure.
"Celui qui doute ne s’engage pas, et c’est ainsi qu’il atteint la tranquillité."
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Socrate :
Il fait du doute méthodique (elenchos) le moteur de la recherche de la vérité.
"Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien."
Usages et débats :
Débats sur la possibilité d’atteindre la vérité, sur la valeur morale et pratique du doute.
Changements de signification :
Le doute passe d’une attitude sceptique à une méthode critique.
Liens avec d'autres notions :
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Scepticisme :
Le doute est le fondement du scepticisme antique.
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Jugement :
Le doute conduit Ă la suspension du jugement.
Moyen Âge
Le doute est généralement perçu négativement en théologie : il menace la foi. Mais il existe un doute méthodique (questionnement, disputatio) qui permet d’approfondir la compréhension. Le doute est parfois vu comme une épreuve spirituelle.
Usages et débats :
Débats sur la légitimité du doute en matière de foi, sur la différence entre doute méthodique et doute spirituel.
Changements de signification :
Le doute est toléré comme étape du raisonnement, mais doit céder devant la foi.
Liens avec d'autres notions :
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Foi :
Le doute est l’opposé de la foi, mais peut préparer à elle.
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Disputatio :
Le doute méthodique permet la clarification dans la disputatio scolastique.
Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)
Le doute devient principe méthodologique central avec Descartes : il s’agit de douter de tout pour fonder la certitude. Le doute cartésien est radical et volontaire, point de départ de la connaissance certaine. Chez les empiristes (Hume), le doute porte sur la valeur de l’induction et des croyances ordinaires.
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René Descartes :
Il fait du doute méthodique l’instrument de la fondation de la connaissance.
"Je pense, donc je suis." (Discours de la méthode, IV)
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David Hume :
Il doute de la validité de l’induction et de la causalité.
"Nous ne pouvons jamais être sûrs que l’avenir ressemblera au passé."
Usages et débats :
Débats sur la portée du doute : moyen ou fin ? Sur la possibilité d’une certitude absolue.
Changements de signification :
Le doute devient méthode philosophique fondatrice (Descartes), puis questionnement sur les limites de la raison (Hume).
Liens avec d'autres notions :
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Certitude :
Le doute cartésien vise à atteindre la certitude.
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Induction :
Le doute humien porte sur la valeur de l’induction.
Époque moderne (XIXe siècle)
Le doute est abordé sous l’angle existentiel et psychologique. Kierkegaard voit dans le doute une étape du cheminement de la foi. Nietzsche valorise le doute comme force critique contre les valeurs établies.
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Søren Kierkegaard :
Il distingue le doute rationnel du désespoir existentiel, préalable au saut de la foi.
"Le doute est une maladie de l’esprit, la foi en est la guérison."
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Friedrich Nietzsche :
Il fait du doute un instrument de la philosophie critique.
"Douter de tout, c’est permettre de tout penser autrement."
Usages et débats :
Débats sur la portée existentielle du doute, sur son lien avec la liberté et la création de valeurs.
Changements de signification :
Le doute devient moteur d’examen existentiel, de créativité ou d’angoisse.
Liens avec d'autres notions :
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Foi :
Le doute précède ou accompagne la foi (Kierkegaard).
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Critique :
Le doute est instrument de la critique (Nietzsche).
Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)
Le doute (français : doute ; anglais : doubt) est analysé en philosophie analytique (Wittgenstein), en sciences (Popper : réfutabilité), en psychanalyse (questionnement du sujet). Il est vu comme condition de la rationalité, mais aussi comme expérience de la crise, du soupçon, de la pluralité des vérités.
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Ludwig Wittgenstein :
Il distingue le doute ordinaire (sain) du doute hyperbolique (pathologique).
"Le doute n’a de sens que là où une certitude est possible." (De la certitude, §323)
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Karl Popper :
Il fait du doute et de la réfutabilité le principe de la démarche scientifique.
"La science n’avance que par la remise en question de ses certitudes."
Usages et débats :
Débats sur la valeur du doute dans la science, la société, l’individu ; sur les dangers du scepticisme radical.
Changements de signification :
Le doute devient condition de la pensée critique, mais aussi symptôme d’une crise du sens.
Liens avec d'autres notions :
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Certitude :
Le doute n’a de sens que par rapport à la certitude.
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Science :
La science progresse par le doute et la remise en question.