désir


Antiquité

Le mot 'désir' n’existe pas encore comme concept abstrait, mais les philosophes s’interrogent sur les appétits, les passions, les pulsions qui animent l’être humain. On distingue les désirs corporels (faim, soif, sexualité) des désirs de l’âme (gloire, connaissance, vertu). Le désir est souvent vu comme une force impulsive, à maîtriser ou à orienter.

  • Platon : Il distingue les dĂ©sirs de l’âme et du corps, et pense que le dĂ©sir, mal orientĂ©, Ă©loigne de la vĂ©ritĂ© et du bien. Mais, bien dirigĂ©, il peut Ă©lever vers le beau et le vrai.
    "Ce que l’on désire, c’est ce qui nous manque." (Le Banquet, 200a)
  • Aristote : Il analyse le dĂ©sir ('orexis') comme principe du mouvement de l’âme, distinct de la raison. Le bonheur est d’ordonner ses dĂ©sirs selon la vertu.
    "Le désir est le principe du mouvement ; sans désir, pas d’action." (De l’âme, III, 10, 433a)
  • Épicure : Il distingue dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires, naturels et non nĂ©cessaires, et vains. Le bonheur consiste Ă  satisfaire les dĂ©sirs naturels et nĂ©cessaires, et Ă  se libĂ©rer des dĂ©sirs vains.
    "Il faut juger tous les désirs : certains apportent la souffrance, d’autres le plaisir." (Lettre à Ménécée)
  • Les stoĂŻciens : Ils voient dans le dĂ©sir une passion Ă  maĂ®triser, source de trouble et d’aliĂ©nation. Le sage vise l’apatheia (absence de passions).
    "Ce n’est pas la chose désirée qui trouble l’homme, mais l’idée qu’il s’en fait." (Épictète, Manuel, V)
Usages et débats : Débats sur la nature du désir (manque, élan, passion), sur sa place dans la vie bonne, sur la possibilité de le maîtriser ou de s’en libérer.
Changements de signification : Le désir est vu comme force à organiser, à maîtriser ou à orienter, et non comme valeur en soi.
Liens avec d'autres notions :
  • Passion : Le dĂ©sir est une forme de passion, Ă  contrĂ´ler ou Ă  dĂ©passer.
  • Vertu : La vertu consiste Ă  ordonner ou discipliner ses dĂ©sirs.
  • Manque : Le dĂ©sir naĂ®t du sentiment de manque ou d’absence.

Moyen Âge

Le désir est pensé dans un cadre chrétien : il est souvent associé au péché, à la concupiscence, à l’attachement aux biens terrestres. Le désir de Dieu, en revanche, est valorisé comme aspiration spirituelle. Le désir doit être soumis à la raison et à la volonté divine.

  • Saint Augustin : Il distingue le dĂ©sir terrestre (concupiscence, source de pĂ©chĂ©) et le dĂ©sir spirituel (amour de Dieu). Le dĂ©sir mal orientĂ© Ă©loigne de Dieu, mais le dĂ©sir de Dieu est la vraie finalitĂ©.
    "Inquiet est notre cœur tant qu’il ne repose en toi, Seigneur." (Confessions, I, 1)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue appĂ©tit sensible et appĂ©tit rationnel (volontĂ©). Le dĂ©sir naturel tend vers le bien, mais doit ĂŞtre ordonnĂ© par la raison.
    "Tout être désire naturellement le bien." (Somme théologique, I-II, q. 5, a. 8)
Usages et débats : Débats sur la place du désir dans la vie morale, sur la possibilité de le transformer, sur le conflit entre désir de Dieu et désirs terrestres.
Changements de signification : Le désir est souvent suspect, associé au péché, mais il peut être élevé à une dimension spirituelle.
Liens avec d'autres notions :
  • Concupiscence : Le dĂ©sir charnel est vu comme source de chute et de pĂ©chĂ©.
  • VolontĂ© : La volontĂ© doit rĂ©gler, contrĂ´ler ou sublimer le dĂ©sir.
  • Amour de Dieu : Le vrai dĂ©sir est aspiration Ă  Dieu, source de bĂ©atitude.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

Le désir devient objet de réflexion morale, psychologique et philosophique. On s’interroge sur ses origines, ses effets, sa relation avec la volonté et la raison. Certains le voient comme source d’erreur et de souffrance, d’autres comme moteur de l’action et de la vie.

  • RenĂ© Descartes : Il fait du dĂ©sir l’une des passions fondamentales, une tendance de l’âme Ă  vouloir ce qu’elle se reprĂ©sente comme bon ou agrĂ©able.
    "Le désir est une agitation de l’âme, causée par le souvenir ou l’imagination du bien futur." (Les Passions de l’âme, art. 167)
  • Baruch Spinoza : Il dĂ©finit le dĂ©sir comme l’essence mĂŞme de l’homme, la force qui le pousse Ă  persĂ©vĂ©rer dans son ĂŞtre (conatus).
    "Le désir est l’essence de l’homme, en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle-même." (Éthique, III, déf. 1)
  • Blaise Pascal : Il critique l’inconstance et l’insatisfaction du dĂ©sir humain, qui cherche toujours ailleurs ce qu’il n’a pas.
    "Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais." (Pensées, B. 172)
  • David Hume : Il affirme que la raison est esclave des passions, et que le dĂ©sir est le moteur vĂ©ritable de l’action.
    "La raison est, et ne peut qu’être, l’esclave des passions." (Traité de la nature humaine, II, III, 3)
Usages et débats : Débats sur la nature et la valeur du désir, sur la possibilité de le maîtriser, sur sa place par rapport à la raison, sur l’opposition entre désir et besoin.
Changements de signification : Le désir devient force positive, moteur de l’existence, mais aussi source de conflits intérieurs et d’illusions.
Liens avec d'autres notions :
  • Passions : Le dĂ©sir est la plus fondamentale des passions humaines.
  • Conatus : Chez Spinoza, le dĂ©sir est la force de persĂ©vĂ©rer dans son ĂŞtre.
  • Raison : La tension entre dĂ©sir et raison structure la rĂ©flexion morale.

Époque moderne (XIXe siècle)

Le désir est étudié comme force inconsciente, sociale, économique, politique. Il est au cœur de la vie psychique, de l’histoire individuelle et collective. On analyse ses mécanismes, ses inhibitions, ses contradictions et ses effets créateurs ou destructeurs.

  • Arthur Schopenhauer : Il voit dans le dĂ©sir l’expression de la 'volontĂ© de vivre', source de souffrance et d’illusion permanente.
    "Toute vie est essentiellement souffrance, car tout désir naît d’un manque, et s’achève dans la satiété ou la douleur." (Le Monde comme volonté et comme représentation, I, §56)
  • Karl Marx : Il analyse le dĂ©sir dans son rapport Ă  l’aliĂ©nation sociale et Ă  la production : le capitalisme dĂ©nature et exploite les dĂ©sirs humains.
    "La production ne crée pas seulement un objet pour le sujet, mais un sujet pour l’objet." (Manuscrits de 1844)
  • Sigmund Freud : Il fait du dĂ©sir sexuel (pulsion, libido) le moteur de l’inconscient. Le dĂ©sir refoulĂ© structure la personnalitĂ© et peut provoquer des symptĂ´mes.
    "Le rêve est la voie royale de l’inconscient." (L’Interprétation du rêve, 1900)
Usages et débats : Débats sur la part consciente et inconsciente du désir, sur ses effets sociaux et collectifs, sur le désir comme manque ou comme puissance créatrice, sur son rapport à la souffrance.
Changements de signification : Le désir est vu comme force profonde, parfois obscure, à la fois source de souffrance et d’invention.
Liens avec d'autres notions :
  • Inconscient : Freud fait du dĂ©sir une force cachĂ©e, agissante Ă  l’insu du sujet.
  • AliĂ©nation : Le dĂ©sir est instrumentalisĂ© par la sociĂ©tĂ© et l’économie.
  • VolontĂ© de vivre : Chez Schopenhauer, le dĂ©sir est expression d’une force cosmique irrationnelle.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

Le désir est analysé comme force multiple, créatrice, politique, sociale, économique et subjective. Il est pensé comme moteur de l’innovation, de la consommation, de la subversion, mais aussi comme construction sociale et culturelle. Les philosophes, psychanalystes et sociologues étudient ses formes, ses mécanismes et ses paradoxes.

  • Gilles Deleuze & FĂ©lix Guattari : Ils voient dans le dĂ©sir une force de production, de crĂ©ation et de subversion, qui traverse les individus et les sociĂ©tĂ©s. Le dĂ©sir n’est pas manque, mais puissance d’agencement.
    "Le désir est machine, il n’est pas manque, il est agencement." (L’Anti-Œdipe, 1972)
  • Herbert Marcuse : Il analyse la rĂ©pression du dĂ©sir dans les sociĂ©tĂ©s modernes et son potentiel de libĂ©ration rĂ©volutionnaire.
    "La civilisation refoule les pulsions, mais le désir contient une force d’émancipation." (Eros et civilisation, 1955)
  • Eva Illouz : Elle Ă©tudie la manière dont le dĂ©sir est construit par la culture, les mĂ©dias et le capitalisme affectif.
    "Le désir amoureux est une production sociale, façonnée par les normes et les attentes collectives." (Les Sentiments du capitalisme, 2019)
Usages et débats : Débats sur le désir comme force créatrice ou manipulée, sur la marchandisation du désir, sur le désir comme résistance ou comme aliénation, sur la pluralité des désirs (individuels, collectifs, inconscients, médiatisés).
Changements de signification : Le désir devient force plurielle, positive ou problématique, enjeu de liberté, de création, de consommation ou de contrôle social.
Liens avec d'autres notions :
  • Libido : Le dĂ©sir sexuel comme Ă©nergie fondamentale de la psychĂ©.
  • Production : Le dĂ©sir est aussi puissance crĂ©atrice, pas seulement manque.
  • Marchandisation : Le dĂ©sir est exploitĂ©, orientĂ© et fabriquĂ© par la sociĂ©tĂ© de consommation.
  • Agencement : Le dĂ©sir relie et compose des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogènes, il est mouvement et crĂ©ation.