Antiquité
Le terme « critique » n’existe pas dans le vocabulaire philosophique antique au sens moderne, mais la pratique de l’examen, du jugement, de la distinction entre le vrai et le faux, le juste et l’injuste, est centrale (krinein en grec : juger, discerner). Socrate pratique la maïeutique (questionner pour critiquer les opinions). Les sophistes, Platon et Aristote fondent la philosophie sur l’examen critique des discours et des idées.
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Socrate :
Il fonde la philosophie sur l’examen critique des opinions (elenchos).
"Une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue." (Platon, Apologie, 38a)
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Platon :
Il critique les sophistes et développe le dialogue comme méthode critique.
"Le vrai philosophe est celui qui examine tout avec rigueur."
Usages et débats :
Débats sur la portée de la critique : simple discussion ou recherche de vérité ?
Changements de signification :
La critique est d’abord pratique du jugement, de la distinction, sans être théorisée comme méthode autonome.
Liens avec d'autres notions :
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Jugement :
La critique suppose de juger, de discerner.
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Examen :
La critique est l’acte d’examiner, d’interroger.
Moyen Âge
La critique est subordonnée à l’autorité (Scripture, Église), mais la scolastique développe des outils d’examen rationnel (disputatio, quaestio) pour confronter les opinions. La critique sert à clarifier, distinguer, hiérarchiser les arguments.
Usages et débats :
Débats sur les limites de la critique face à la foi, l’autorité, la tradition.
Changements de signification :
La critique devient méthode d’examen rationnel, mais reste subordonnée à l’autorité supérieure.
Liens avec d'autres notions :
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Disputatio :
La critique comme débat rationnel argumenté.
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Autorité :
La critique s’exerce dans le cadre de l’autorité religieuse ou institutionnelle.
Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)
La critique devient méthode de doute, d’examen, de remise en question des dogmes. Descartes fonde la philosophie moderne sur la critique du savoir hérité (doute méthodique). La critique devient aussi jugement esthétique et littéraire (Boileau, Kant).
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René Descartes :
Il inaugure la critique radicale (doute méthodique) pour atteindre la certitude.
"Je rejetai comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute." (Discours de la méthode, IV)
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Immanuel Kant :
Il élève la critique au rang de méthode philosophique fondamentale (Critique de la raison pure).
"Notre époque est proprement le temps de la critique, à laquelle tout doit se soumettre." (Critique de la raison pure, Préface)
Usages et débats :
Débats sur les limites de la critique (peut-on tout critiquer ?), sur la portée du doute, sur la critique dans les arts.
Changements de signification :
La critique devient principe d’autonomie de la pensée, méthode de fondation du savoir.
Liens avec d'autres notions :
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Doute :
La critique commence par le doute.
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Autonomie :
La critique fonde l’autonomie du sujet pensant.
Époque moderne (XIXe siècle)
La critique devient force historique, sociale, politique. Marx fait de la critique de l’idéologie et de la société un moteur d’émancipation. Nietzsche pratique la « critique des valeurs ». La critique est aussi méthode scientifique (critique historique, philologique, textuelle).
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Karl Marx :
Il fait de la critique une arme de transformation sociale ('critique de l’économie politique').
"La critique de la religion est la condition première de toute critique." (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844)
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Friedrich Nietzsche :
Il opère la 'critique des valeurs', du sens, des fondements de la morale.
"Nous avons besoin d’une critique des valeurs morales." (Généalogie de la morale, Préface)
Usages et débats :
Débats sur la portée sociale, politique, existentielle de la critique, sur la possibilité d’une critique radicale.
Changements de signification :
La critique devient force de dévoilement, d’émancipation, de transformation.
Liens avec d'autres notions :
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Idéologie :
La critique vise à dévoiler l’idéologie.
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Émancipation :
La critique permet la libération individuelle et collective.
Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)
La critique (français : critique ; anglais : criticism, critique) est pratique et méthode d’examen, de remise en cause, de réflexion autonome, dans tous les domaines (science, société, culture, art, politique). Elle est aussi objet de réflexion (école de Francfort, critique des médias, postmodernisme). La critique est vue à la fois comme nécessité démocratique, instrument de lucidité, risque de nihilisme ou de relativisme.
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Theodor W. Adorno :
Il fonde la 'théorie critique' (École de Francfort), critique globale de la société moderne.
"Penser, c’est dire non. La critique est l’essence de la pensée." (Minima Moralia)
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Michel Foucault :
Il analyse la critique comme attitude d’insoumission, d’interrogation permanente des normes et des pouvoirs.
"La critique, c’est l’art de l’insoumission volontaire."
Usages et débats :
Débats sur les limites, la légitimité et les dérives de la critique (nihilisme, relativisme, hypercriticisme). Discussion sur la critique constructive vs destructive.
Changements de signification :
La critique devient structurelle, omniprésente, réflexive, mais aussi problématique (crise de la critique).
Liens avec d'autres notions :
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Réflexivité :
La critique suppose la réflexivité, le retour sur soi.
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Norme :
La critique vise à interroger ou déconstruire les normes.