création


Antiquité

Le terme « création » n’existe pas stricto sensu chez les Grecs ; la notion la plus proche est celle d’ordonnancement (cosmogonie, poiésis, démiurgie). Platon parle du Démiurge qui façonne le monde à partir d’une matière préexistante (Timée). Aristote nie la création ex nihilo : le monde est éternel, il n’a pas de commencement absolu.

  • Platon : Le DĂ©miurge modèle le cosmos Ă  partir du chaos, selon le modèle des IdĂ©es.
    "Dieu, voulant que tout fût bon, prit tout ce qui est visible et, harmonisant le monde, le forma à partir du chaos." (Timée, 30a-30b)
  • Aristote : Il rejette la crĂ©ation absolue ; le monde n’a ni commencement ni fin, il est Ă©ternel.
    "Il n’y a ni génération ni corruption pour le tout, mais seulement pour les parties." (Du ciel, I, 10)
Usages et débats : Débats sur l’origine du monde : ordonnancement d’une matière éternelle ou existence d’un principe ordonnateur ?
Changements de signification : Création pensée comme mise en ordre, non comme production à partir de rien.
Liens avec d'autres notions :
  • Cosmogonie : RĂ©cits de l’origine et de l’organisation du monde.
  • DĂ©miurge : Principe ordonnateur du monde chez Platon.

Moyen Âge

La création (latin : creatio) devient une notion centrale avec la Bible et la théologie chrétienne, qui affirme la création ex nihilo (à partir de rien) par Dieu. Dieu est cause première, tout ce qui existe est créé par lui. La création fonde la distinction entre Dieu (nécessaire) et le monde (contingent).

  • Saint Augustin : Il insiste sur la crĂ©ation ex nihilo par Dieu, instantanĂ©e et fondatrice du temps.
    "Dieu n’a pas créé dans le temps, mais avec le temps." (Confessions, XI)
  • Thomas d’Aquin : Il dĂ©finit la crĂ©ation comme production de l’être dans son entier par Dieu seul.
    "Créer, c’est produire l’être dans son entier, sans présupposer aucune matière." (Somme théologique, I, q.45)
Usages et débats : Débats sur la possibilité de la création ex nihilo, le rapport entre Dieu, le temps, la matière.
Changements de signification : La création devient acte divin, absolu, origine radicale du monde.
Liens avec d'autres notions :
  • Ex nihilo : CrĂ©ation Ă  partir de rien.
  • Contingence : Le monde créé est contingent, dĂ©pendant de Dieu.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La création est discutée dans le contexte des débats entre science et religion. La possibilité d’une création unique, d’un commencement absolu, est confrontée à l’idée d’un monde éternel (Spinoza) ou à celle d’un Dieu horloger (Newton, Deisme).

  • Baruch Spinoza : Il rejette la crĂ©ation au sens traditionnel : Dieu et la nature sont une seule et mĂŞme substance, Ă©ternelle.
    "Dieu est cause immanente, non cause transitive de toutes choses." (Éthique, I, prop. 18)
  • Isaac Newton : Il pense un Dieu crĂ©ateur, qui Ă©tablit les lois du monde et peut intervenir dans l’ordre créé.
    "Ce merveilleux système du soleil, des planètes et des comètes ne peut être que l’œuvre d’un être tout-puissant et intelligent." (Principia, 1687)
Usages et débats : Débats sur l’intervention de Dieu dans le monde, la compatibilité entre création et lois naturelles.
Changements de signification : La création s’autonomise par rapport à la Providence, devient compatible ou non avec l’ordre scientifique.
Liens avec d'autres notions :
  • Providence : Dieu gouverne-t-il encore sa crĂ©ation après l’avoir faite ?
  • Substance : Chez Spinoza, Dieu n’est pas crĂ©ateur d’un monde sĂ©parĂ©, il est la substance unique.

Époque moderne (XIXe siècle)

La création est repensée à la lumière des sciences naturelles (évolution), de la philosophie (idéalisme allemand) et de l’esthétique (création artistique). L’idée de création se sécularise : elle désigne aussi l’activité humaine, l’innovation, la production du nouveau.

  • Charles Darwin : Il remplace la crĂ©ation fixiste par l’évolution naturelle des espèces.
    "Les espèces ne sont pas créées indépendamment, mais descendent d’ancêtres communs." (De l’origine des espèces, 1859)
  • Friedrich Schelling : Il pense la nature comme processus crĂ©ateur, auto-organisation de l’esprit et de la matière.
    "La nature est l’esprit visible, l’esprit est la nature invisible."
Usages et débats : Débats sur la création divine vs évolution, sur la créativité humaine, sur le rôle de l’art et de l’innovation.
Changements de signification : Création s’élargit : acte divin, mais aussi activité humaine, nature créatrice.
Liens avec d'autres notions :
  • Évolution : L’évolution naturalise la crĂ©ation.
  • CrĂ©ativitĂ© : La crĂ©ation comme pouvoir humain d’inventer, d’imaginer.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La création (français : création ; anglais : creation) désigne aussi bien l’acte divin que l’acte humain (création artistique, scientifique, technique). Elle est étudiée en philosophie, théologie, sciences, esthétique, économie. La création est pensée comme émergence du nouveau, innovation, production de formes inédites.

  • Paul Ricoeur : Il rĂ©flĂ©chit sur la crĂ©ation comme Ă©mergence de nouveautĂ©, Ă  la fois divine, humaine et symbolique.
    "Créer, c’est faire advenir du nouveau dans le monde et dans le sens."
  • Hannah Arendt : Elle pense la crĂ©ation comme commencement, capacitĂ© d’initier de l’inĂ©dit dans l’histoire humaine.
    "L’action est la capacité de commencer, d’initier une nouveauté." (La Condition de l’homme moderne, 1958)
Usages et débats : Débats sur la possibilité de création véritable (création ex nihilo vs transformation), sur le statut de la création humaine (art, science, technique, entreprise), sur l’émergence du nouveau.
Changements de signification : La création est pluralisée : divine, humaine, sociale, artistique, technique.
Liens avec d'autres notions :
  • Innovation : CrĂ©ation comme surgissement du nouveau.
  • Imagination : CrĂ©ation comme acte de l’imagination.