conscience


Antiquité

Le mot 'conscience' n’existe pas en tant que tel dans la langue grecque ou latine classique. Les penseurs s’intéressent cependant à la capacité de l’âme à se connaître elle-même, à discerner le bien et le mal, ou à percevoir le monde. On parle d’intellect, de psyché ou de 'syneidêsis' (sentiment intérieur de savoir ou de faute).

  • Socrate : Il met l’accent sur la connaissance de soi ('gnĂ´thi seauton'), insistant sur l’examen intĂ©rieur et la voix intĂ©rieure qui avertit du mal.
    "Ce que je sais, c’est que je ne sais rien." (Apologie, 21d)
  • Platon : Il distingue les diffĂ©rentes parties de l’âme et insiste sur la rĂ©flexion intĂ©rieure permettant d’accĂ©der Ă  la vĂ©ritĂ©.
    "Connais-toi toi-mĂŞme." (Alcibiade majeur, 124a)
  • StoĂŻciens : Ils utilisent 'syneidĂŞsis' pour dĂ©signer la voix intĂ©rieure, la conscience morale ou le sentiment d’avoir bien ou mal agi.
    "La conscience (syneidêsis) accompagne toutes nos actions." (Épictète, Entretiens, II, 16)
Usages et débats : Débats sur la capacité de l’âme à se connaître, sur l’origine du discernement moral et sur la distinction entre perception sensible et réflexion intérieure.
Changements de signification : Pas encore de concept formel de conscience, mais émergence d’idées de connaissance de soi et de sentiment moral intérieur.
Liens avec d'autres notions :
  • Ă‚me : La conscience est abordĂ©e Ă  travers la rĂ©flexion sur l’âme et ses facultĂ©s.
  • Intellect : L’intellect est la capacitĂ© de penser, de rĂ©flĂ©chir et de se connaĂ®tre.
  • Savoir de soi : La connaissance de soi prĂ©pare la future notion de conscience rĂ©flexive.

Moyen Âge

Le terme latin 'conscientia' apparaît, signifiant à la fois le savoir partagé ('avoir connaissance avec') et la conscience morale (le témoin intérieur du bien et du mal). La conscience est principalement pensée comme juge intérieur qui approuve ou condamne les actes.

  • Saint Augustin : Il dĂ©veloppe la notion de 'conscientia' comme prĂ©sence intĂ©rieure du bien, et comme tribunal intime oĂą l’homme se juge sous le regard de Dieu.
    "Retourne dans ta conscience ; l’homme intérieur y habite, et Dieu habite dans l’homme intérieur." (De vera religione, 39)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue 'synderesis' (disposition naturelle Ă  connaĂ®tre le bien) et 'conscientia' (application concrète du jugement moral sur ses propres actes).
    "La conscience est l’application de la science à l’acte particulier." (Somme théologique, I-II, q.19, a.5)
Usages et débats : Débats sur l’infaillibilité de la conscience, sur sa relation à la loi divine, sur la distinction entre connaissance morale naturelle et jugement concret.
Changements de signification : La conscience devient témoin moral intérieur, faculté de juger ses propres actes à la lumière de la loi divine.
Liens avec d'autres notions :
  • Synderesis : Disposition naturelle Ă  vouloir le bien, liĂ©e Ă  la conscience morale.
  • PĂ©chĂ© : La conscience accuse ou excuse l’âme devant Dieu lors du pĂ©chĂ©.
  • Loi morale : La conscience est mĂ©diatrice entre la loi morale et l’action individuelle.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La conscience devient centrale pour la connaissance de soi et la certitude. Elle est pensée comme transparence à soi-même, comme sentiment intérieur de penser, de vouloir, de sentir. Le cogito cartésien fait de la conscience le fondement de toute certitude.

  • RenĂ© Descartes : Il pose l’existence du sujet pensant grâce Ă  la conscience rĂ©flexive : le 'je pense' est indubitable parce qu’il est immĂ©diatement prĂ©sent Ă  la conscience.
    "Je pense, donc je suis." (Discours de la méthode, IV)
  • John Locke : Il dĂ©finit la conscience comme perception rĂ©flexive de ce que nous faisons ou pensons, et la relie Ă  l’identitĂ© personnelle.
    "La conscience accompagne toujours la pensée, et c’est cela, à proprement parler, qui fait que chacun est soi-même." (Essai sur l’entendement humain, II, xxvii, 9)
Usages et débats : Débats sur la transparence de la conscience à elle-même, sur l’identité personnelle, sur la distinction entre conscience morale et conscience de soi.
Changements de signification : La conscience devient principe de certitude et d’identité, fondement du sujet moderne.
Liens avec d'autres notions :
  • Cogito : La conscience de penser fonde la certitude de l’existence.
  • IdentitĂ© personnelle : La conscience rĂ©flexive constitue la continuitĂ© du moi dans le temps.
  • Transparence : La conscience est pensĂ©e comme claire, immĂ©diate, sans opacitĂ©.

Époque moderne (XIXe siècle)

La conscience est analysée dans ses limites, ses conditions et ses zones d’ombre. On découvre l’inconscient ; la conscience n’est plus seulement maîtrise de soi mais aussi résultat de processus historiques, sociaux ou psychiques.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il pense la conscience comme processus dialectique, qui se dĂ©veloppe Ă  travers l’histoire, le travail, la reconnaissance et le conflit.
    "La conscience est en soi et pour soi seulement par la reconnaissance." (Phénoménologie de l’esprit, §178)
  • Sigmund Freud : Il dĂ©couvre l’inconscient et montre que la conscience n’est qu’une partie de la vie psychique, souvent illusion de maĂ®trise.
    "Le moi n’est pas maître dans sa propre maison." (Introduction à la psychanalyse, 1917)
Usages et débats : Débats sur la nature de l’inconscient, sur la part de la conscience dans l’action humaine, sur la possibilité de se connaître soi-même pleinement.
Changements de signification : La conscience cesse d’être toute-puissante : elle devient limitée, traversée par l’histoire, la société, l’inconscient.
Liens avec d'autres notions :
  • Inconscient : La dĂ©couverte de l’inconscient remet en cause la transparence de la conscience.
  • Reconnaissance : La conscience de soi se construit dans le rapport Ă  autrui.
  • AliĂ©nation : Perdre la conscience claire de soi, ĂŞtre dominĂ© par des forces Ă©trangères.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La conscience est étudiée dans sa diversité et sa complexité : conscience immédiate, conscience réfléchie, conscience morale, conscience collective. Les neurosciences, la phénoménologie et la philosophie de l’esprit interrogent ses mécanismes et ses limites.

  • Edmund Husserl : Il fonde la phĂ©nomĂ©nologie comme Ă©tude rigoureuse de la conscience vĂ©cue (Erlebnis), en insistant sur l’intentionnalitĂ© (la conscience est toujours conscience de quelque chose).
    "Toute conscience est conscience de quelque chose." (Méditations cartésiennes, §9)
  • Paul RicĹ“ur : Il analyse la conscience comme toujours impliquĂ©e dans le langage, l’action, la mĂ©moire, et comme dimension narrative de l’identitĂ©.
    "L’homme de conscience est un homme de mémoire et de promesse." (Soi-même comme un autre, 1990)
  • Antonio Damasio : Il Ă©tudie la conscience Ă  partir des neurosciences, montrant son enracinement corporel et son dĂ©veloppement progressif.
    "La conscience est le sentiment d’un soi qui connaît et ressent." (L’Erreur de Descartes, 1994)
Usages et débats : Débats sur la nature de la conscience (subjective, corporelle, sociale), sur sa possibilité chez l’animal ou la machine, sur la conscience morale et politique.
Changements de signification : La conscience se pluralise, se complexifie, devient objet de la science aussi bien que de la philosophie ; elle n’est plus un donné immédiat mais un phénomène à expliquer.
Liens avec d'autres notions :
  • IntentionnalitĂ© : La conscience est toujours tournĂ©e vers un objet (phĂ©nomĂ©nologie).
  • SubjectivitĂ© : La conscience fonde l’expĂ©rience subjective du monde.
  • IdentitĂ© narrative : La conscience de soi se construit dans le rĂ©cit et la mĂ©moire (RicĹ“ur).
  • Cognition : Les sciences cognitives Ă©tudient les processus de la conscience.