connaissance


Antiquité

Le concept de 'connaissance' tel que nous l'entendons aujourd'hui n'existait pas formellement sous ce terme, mais les philosophes grecs réfléchissaient activement à la distinction entre savoir (épistémè), opinion (doxa), expérience et sagesse. La réflexion portait sur la possibilité d'atteindre une vérité universelle et sur la méthode pour y accéder.

  • Platon : Il distingue la connaissance (Ă©pistĂ©mè) de l'opinion (doxa) et pose les bases d'une dĂ©finition : la connaissance serait une croyance vraie et justifiĂ©e. Il insiste sur l'accès au monde des IdĂ©es comme source du savoir vĂ©ritable.
    "La connaissance n'est autre chose qu'une droite opinion accompagnée de raison." (Ménon, 98a)
  • Aristote : Il distingue plusieurs formes de savoir : scientifique (Ă©pistĂ©mè), technique (technè), pratique (phronèsis). Pour Aristote, la connaissance scientifique s'appuie sur des principes dĂ©montrables et des causes.
    "Nous pensons connaître une chose de façon scientifique quand nous croyons en connaître la cause première." (Seconds Analytiques, I, 2)
Usages et débats : Débats sur la différence entre savoir véritable et opinion. Recherche des critères permettant de garantir la vérité d'une affirmation, et sur la méthode pour y parvenir (dialectique, démonstration).
Changements de signification : Le terme 'connaissance' n'existe pas de façon autonome ; on parle plutôt de savoir, de science ou d'opinion. La notion sera progressivement précisée.
Liens avec d'autres notions :
  • Opinion (doxa) : L'opinion est jugĂ©e infĂ©rieure Ă  la connaissance, car elle ne repose pas sur des raisons solides.
  • Science (Ă©pistĂ©mè) : La science dĂ©signe le savoir rationnel, mĂ©thodiquement justifiĂ© et universel.
  • Sagesse (sophia) : La sagesse implique une connaissance approfondie des principes de la rĂ©alitĂ©.

Moyen Âge

Le concept de connaissance est principalement abordé à travers la théologie et la philosophie scolastique. On distingue la connaissance naturelle (par la raison) et la connaissance surnaturelle (par la foi ou la révélation). Le terme latin 'cognitio' apparaît, mais la réflexion porte surtout sur la possibilité et les limites du savoir humain.

  • Saint Augustin : Il diffĂ©rencie la connaissance sensible (par les sens) et la connaissance intellectuelle (par l'intellect ou l'âme). Il insiste sur la lumière intĂ©rieure comme condition de toute connaissance vĂ©ritable.
    "Nul ne peut connaître la vérité, s'il n'est illuminé par la lumière intérieure." (De Trinitate, XII, 15)
  • Thomas d'Aquin : Il distingue la connaissance par la raison (philosophie) et celle par la foi (thĂ©ologie). Il dĂ©veloppe une psychologie de la connaissance, expliquant comment l'intellect abstrait les formes des choses particulières.
    "Toute notre connaissance commence par les sens, mais c'est l'intellect qui atteint l'universel." (Somme théologique, I, q.84, a.6)
Usages et débats : Débats sur la possibilité de connaître Dieu, sur la portée de la raison humaine, et sur la nature du lien entre foi et raison.
Changements de signification : Le terme de connaissance ('cognitio') prend une place plus nette, mais reste subordonné à la hiérarchie foi/raison/sens.
Liens avec d'autres notions :
  • Foi : La foi est considĂ©rĂ©e comme une forme supĂ©rieure de connaissance, inaccessible Ă  la raison seule.
  • Intellect : L'intellect humain est la facultĂ© qui permet la connaissance abstraite.
  • RĂ©vĂ©lation : Certaines connaissances ne sont accessibles que par la rĂ©vĂ©lation divine.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La connaissance devient l'objet central de la philosophie moderne, avec le développement de l'épistémologie. On cherche à fonder la connaissance sur des bases certaines (Descartes), à la dériver de l'expérience (Locke, Hume), ou à combiner raison et expérience (Kant). Le terme 'connaissance' prend son sens moderne.

  • RenĂ© Descartes : Il cherche un fondement indubitable Ă  la connaissance (le cogito). Il distingue connaissances 'claires et distinctes' (certitude), et affirme le rĂ´le de la raison.
    "Je connus que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser." (Méditations métaphysiques, II)
  • John Locke : Il affirme que toute connaissance provient de l'expĂ©rience, par la sensation et la rĂ©flexion. Il rejette l'innĂ©isme cartĂ©sien.
    "L'esprit n'est qu'une page blanche, jusqu'à ce que l'expérience y écrive." (Essai sur l'entendement humain, II, 1, 2)
  • Emmanuel Kant : Il distingue connaissance a priori (indĂ©pendante de l'expĂ©rience) et a posteriori (issue de l'expĂ©rience) et pose que la connaissance rĂ©sulte de la synthèse entre concepts et intuitions sensibles.
    "La connaissance commence avec l'expérience, mais ne dérive pas toute d'elle." (Critique de la raison pure, B1)
Usages et débats : Débats sur l'origine de la connaissance (raison ou expérience), sur la possibilité d'une connaissance certaine, sur la différence entre connaissance empirique et connaissance nécessaire.
Changements de signification : La connaissance devient un concept autonome, objet d'une discipline spécifique (épistémologie), et prend son sens moderne.
Liens avec d'autres notions :
  • Raison : La raison est la facultĂ© qui permet de produire ou de valider la connaissance certaine.
  • ExpĂ©rience : L'expĂ©rience est la source de la connaissance empirique.
  • VĂ©ritĂ© : La connaissance vise la vĂ©ritĂ©, c'est-Ă -dire l'adĂ©quation au rĂ©el ou Ă  la logique.

Époque moderne (XIXe siècle)

La connaissance est analysée dans le contexte du développement des sciences, de l'histoire, de la psychologie et de la sociologie. On s'intéresse à ses conditions sociales, historiques et psychologiques. La réflexion porte sur la relativité de la connaissance et sur ses limites.

  • Auguste Comte : Il propose une classification des sciences et affirme que la connaissance humaine passe par trois Ă©tats : thĂ©ologique, mĂ©taphysique et positif (scientifique).
    "Savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir." (Cours de philosophie positive, 1830-1842)
  • Karl Marx : Il insiste sur le caractère socialement et historiquement situĂ© de la connaissance, conditionnĂ©e par les rapports de production.
    "Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais leur être social qui détermine leur conscience." (Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique, 1859)
  • Friedrich Nietzsche : Il critique l'idĂ©al d'une connaissance objective, dĂ©sintĂ©ressĂ©e, et analyse les pulsions et intĂ©rĂŞts qui structurent toute prĂ©tention Ă  connaĂ®tre.
    "Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations." (Fragments posthumes, 1886-1887)
Usages et débats : Débats sur la scientificité de la connaissance, sur sa dimension sociale, sur la possibilité d'une objectivité absolue.
Changements de signification : La connaissance n'est plus seulement individuelle ou rationnelle, elle devient objet d’analyse sociale, historique et psychologique.
Liens avec d'autres notions :
  • Science : La connaissance scientifique devient le modèle de la connaissance vĂ©ritable.
  • Histoire : La connaissance est replacĂ©e dans l'histoire, soumise au devenir et au contexte.
  • Sociologie : La connaissance dĂ©pend des structures sociales et des intĂ©rĂŞts collectifs.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

Le concept de connaissance est interrogé par la philosophie analytique, les sciences cognitives, l'épistémologie contemporaine (problème de Gettier, critique du fondationnalisme), et les théories de l'information. On insiste sur l'analyse des conditions de possibilité de la connaissance, sur la distinction entre savoir-faire et savoir-théorique, et sur la dimension collective ou distribuée de la connaissance.

  • Edmund Gettier : Il remet en cause la dĂ©finition classique de la connaissance comme 'croyance vraie justifiĂ©e', montrant que cela ne suffit pas pour garantir la connaissance.
    "On peut avoir une croyance vraie justifiée sans que cela constitue nécessairement une connaissance." (Is Justified True Belief Knowledge?, 1963)
  • Ludwig Wittgenstein : Il analyse la connaissance comme pratique sociale, liĂ©e Ă  des jeux de langage. La certitude ne dĂ©pend pas de preuves mais de formes de vie partagĂ©es.
    "La certitude, c’est la base sur laquelle mes questions et mes doutes reposent." (De la certitude, § 162)
  • Jean Piaget : Il dĂ©crit les stades du dĂ©veloppement de la connaissance chez l’enfant, insistant sur la construction active du savoir.
    "La connaissance est une construction continue par interaction entre le sujet et son environnement." (La construction du réel chez l’enfant, 1937)
Usages et débats : Débats sur la nature de la justification, sur la possibilité d'une connaissance objective, sur les formes de savoir (théorique, pratique, tacite, collectif), sur le rôle du langage et de la technologie.
Changements de signification : La connaissance est pensée comme processus, activité sociale, parfois distribuée (intelligence collective, réseaux). Elle est objet d’analyse logique, cognitive ou sociologique.
Liens avec d'autres notions :
  • Justification : La justification est au cĹ“ur de la dĂ©finition contemporaine de la connaissance.
  • Information : La connaissance se distingue de la simple information par son organisation et sa signification.
  • Savoir-faire : Distinction entre connaissance dĂ©clarative ('savoir que') et procĂ©durale ('savoir comment').
  • Collectif : La connaissance est aussi vue comme processus collectif ou social (science, rĂ©seaux, intelligence collective).