beauté


Antiquité

La beauté est pensée comme harmonie, proportion, éclat ou ordre. Elle concerne aussi bien les corps, les œuvres humaines que la nature ou les idées. Les philosophes grecs recherchent ce qui fait qu’une chose attire, plaît, ou élève l’âme. La beauté n’est pas qu’esthétique : elle touche au vrai et au bien.

  • Platon : Il distingue la beautĂ© sensible (des corps ou des Ĺ“uvres) et la beautĂ© idĂ©ale, suprĂŞme, accessible seulement Ă  l’intellect. La beautĂ© est ce qui Ă©lève l’âme vers le Bien.
    "Ce n’est que par la beauté que l’homme s’élève à la contemplation du vrai Bien." (Le Banquet, 210e)
  • Aristote : Il voit la beautĂ© dans l’ordre, la proportion et la grandeur convenable. La beautĂ© concerne Ă  la fois l’art (tragĂ©die, sculpture) et la nature.
    "La beauté consiste dans la grandeur et l’ordre des parties." (Poétique, VII, 1450b)
  • Plotin : Il insiste sur la beautĂ© spirituelle et intĂ©rieure, au-delĂ  de l’apparence. La beautĂ© est rayonnement de l’âme sur le sensible.
    "La beauté n’est pas dans les objets, mais dans la lumière qui s’y projette." (Ennéades, I, 6, 1)
Usages et débats : Débats sur la beauté comme qualité objective (harmonie, proportion) ou comme valeur spirituelle ; sur la beauté naturelle versus artistique ; sur le rôle éducatif ou moral de la beauté.
Changements de signification : La beauté est d’abord une qualité universelle, liée à l’ordre du monde et à la vérité ; elle n’est pas encore subjective ou purement esthétique.
Liens avec d'autres notions :
  • Harmonie : La beautĂ© se manifeste par l’harmonie des parties dans l’ensemble.
  • Bien : Chez Platon et Plotin, la beautĂ© est chemin vers le Bien.
  • Mimesis : L’art imite la beautĂ© de la nature ou des idĂ©es.

Moyen Âge

La beauté est pensée comme reflet de la perfection divine. Elle n’est pas séparable du vrai et du bien. La beauté du monde, des œuvres et des âmes est une participation à la Beauté suprême, qui est Dieu. La théorie des proportions, des lumières et des symboles occupe une place centrale.

  • Saint Augustin : Il voit la beautĂ© comme trace de Dieu dans la crĂ©ation : la beautĂ© sensible renvoie Ă  la beautĂ© spirituelle et Ă  l’harmonie divine.
    "Interroge la beauté de la terre, de la mer, de l’air... tout te répond : Nous sommes belles." (Sermons, 241, 2)
  • Thomas d’Aquin : Il dĂ©finit la beautĂ© par l’intĂ©gritĂ©, la proportion et la clartĂ©. Toute beautĂ© créée est participation Ă  la beautĂ© divine.
    "Les choses sont belles dans la mesure où elles imitent la beauté divine." (Somme théologique, I, q.5, a.4)
Usages et débats : Débats sur la beauté comme voie vers Dieu, sur la fonction symbolique de l’art religieux, sur la hiérarchie des beautés (corporelle, morale, spirituelle).
Changements de signification : La beauté devient signe de la transcendance, médiatrice entre le monde et Dieu.
Liens avec d'autres notions :
  • Dieu : Dieu est la source et le modèle de toute beautĂ©.
  • Symbole : La beautĂ© sensible renvoie Ă  une rĂ©alitĂ© supĂ©rieure, invisible.
  • Lumière : La lumière est souvent symbole et condition de la beautĂ©.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La beauté devient objet d’analyse rationnelle et esthétique. On cherche à définir des critères objectifs (proportion, symétrie, ordre), mais aussi à comprendre le rôle du goût, du plaisir et de la sensibilité. L’idée d’un 'beau universel' est discutée, ainsi que le rôle de l’art dans la production du beau.

  • Nicolas Boileau : Il affirme l’existence de règles du beau dans l’art, fondĂ©es sur l’imitation de la nature et l’ordre.
    "Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable." (Art poétique, I, v. 41)
  • Alexander Baumgarten : Il fonde l’esthĂ©tique comme science du beau et de la perception sensible.
    "L’esthétique est la science de la connaissance sensible." (Aesthetica, 1750)
  • Immanuel Kant : Il distingue le beau subjectif (plaisir dĂ©sintĂ©ressĂ©, universalisable) et le sublime ; il fait du jugement de beautĂ© une expĂ©rience libre, sans concept.
    "Est beau ce qui plaît universellement sans concept." (Critique de la faculté de juger, §9)
Usages et débats : Débats sur la possibilité d’un beau universel, sur les critères objectifs ou subjectifs de la beauté, sur la relation entre beauté naturelle et artistique.
Changements de signification : La beauté se sépare du bien et du vrai, devient expérience esthétique, liée au jugement et au goût.
Liens avec d'autres notions :
  • GoĂ»t : Le beau dĂ©pend du goĂ»t, facultĂ© de juger sans concept.
  • Sublime : Le sublime dĂ©passe le beau, produisant admiration ou effroi.
  • Art : L’art devient champ privilĂ©giĂ© de la crĂ©ation du beau.

Époque moderne (XIXe siècle)

La beauté devient expérience subjective, parfois bouleversante ou dérangeante. L’art se libère des règles classiques : le beau n’est plus universel, il devient expression, émotion, originalité, voire scandale. On découvre le 'beau étrange', l’esthétique du laid, du sublime, ou du choc.

  • Friedrich Nietzsche : Il critique l’idĂ©al classique du beau et valorise la puissance, l’intensitĂ©, la singularitĂ© de l’expĂ©rience esthĂ©tique.
    "Le beau n’est qu’une promesse du bonheur." (Le Crépuscule des idoles, 'Maximes et pointes', §19)
  • Charles Baudelaire : Il explore la beautĂ© paradoxale, le beau dans le mal, l’étrange et le moderne.
    "J’ai trouvé la définition du Beau : c’est quelque chose d’ardent et de triste." (Mon cœur mis à nu, 1864)
  • Victor Hugo : Il dĂ©fend le droit de l’art Ă  explorer toutes les formes du beau, y compris le grotesque ou le sublime.
    "Le beau n’a qu’un type, le laid en a mille." (Préface de Cromwell, 1827)
Usages et débats : Débats sur le relativisme esthétique, la pluralité des beautés, la beauté du laid, le choc esthétique, le génie créateur.
Changements de signification : La beauté n’est plus universelle ni rationnelle : elle devient expression personnelle, émotion forte, voire provocation.
Liens avec d'autres notions :
  • Sublime : Le sublime transcende la beautĂ© ordinaire par l’intensitĂ© ou la terreur.
  • ModernitĂ© : La beautĂ© s’ouvre Ă  la nouveautĂ©, Ă  la transgression, Ă  l’étrange.
  • Expression : La beautĂ© est vue comme expression de l’intĂ©rioritĂ© ou du gĂ©nie.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La beauté se pluralise, se déconstruit, se démocratise. On parle de beautés multiples, d’esthétiques alternatives, de beauté du quotidien ou du banal. L’art contemporain remet en cause l’idée de beauté comme critère essentiel, tout en l’explorant sous des formes inédites (provoquer, questionner, bouleverser, faire réfléchir).

  • Theodor W. Adorno : Il analyse la crise du beau Ă  l’ère de l’art moderne : la beautĂ© n’est plus donnĂ©e, elle devient problĂ©matique, parfois mĂŞme refusĂ©e au profit de l’informe ou du critique.
    "Aujourd’hui, il n’est plus possible de parler du beau sans trembler." (Théorie esthétique, 1970)
  • Arthur Danto : Il montre que l’art contemporain dĂ©passe la beautĂ© comme critère : une Ĺ“uvre peut ĂŞtre significative sans ĂŞtre belle au sens classique.
    "La beauté n’est plus la finalité de l’art, mais une possibilité parmi d’autres." (Après la fin de l’art, 1997)
  • Yves Michaud : Il parle d’une 'esthĂ©tique du quotidien', oĂą la beautĂ© s’infiltre dans l’ordinaire et la vie de tous les jours.
    "La beauté n’est plus rare, elle est partout, diffuse, banale." (L’Art à l’état gazeux, 2003)
Usages et débats : Débats sur la disparition ou la transformation du beau, sur la beauté comme choc, comme concept ou comme expérience subjective, sur la place de la beauté dans le monde de la consommation et de la communication.
Changements de signification : La beauté devient multiple, contextuelle, parfois dissoute dans l’ordinaire ou la provocation ; elle n’est plus le critère unique ou suprême de l’art.
Liens avec d'autres notions :
  • EsthĂ©tique : L’esthĂ©tique s’élargit Ă  la pluralitĂ© des expĂ©riences sensibles, pas seulement au beau.
  • Provoquer : L’art peut viser Ă  dĂ©ranger plutĂ´t qu’à plaire ou embellir.
  • BanalitĂ© : La beautĂ© du quotidien devient un objet philosophique et artistique.