béatitude


Antiquité

Le concept de « bĂ©atitude » (latin : beatitudo ; grec : ΌαÎșαρÎčότης, makariotĂȘs ; ΔᜐΎαÎčÎŒÎżÎœÎŻÎ±, eudaimonia) renvoie Ă  la condition du bonheur parfait, durable et souverain. Chez les Grecs, notamment chez Aristote, la bĂ©atitude se rapproche de l’eudaimonia, accomplissement suprĂȘme de la vie humaine, tandis que les Ă©coles hellĂ©nistiques (Épicurisme, StoĂŻcisme) dĂ©veloppent des conceptions variĂ©es du bonheur et de la sagesse.

  • Aristote : La bĂ©atitude (eudaimonia) est le bien suprĂȘme, fin ultime de la vie humaine, consistant dans l’activitĂ© conforme Ă  la vertu (aretĂȘ) et Ă  la raison.
    "La bĂ©atitude est une activitĂ© de l’ñme conforme Ă  la vertu parfaite." (Éthique Ă  Nicomaque, I, 1098a16)
  • Épicure : Il identifie la bĂ©atitude (makariotĂȘs) au plaisir stable (ataraxia), absence de troubles de l’ñme et de souffrances du corps.
    "La bĂ©atitude consiste dans l’absence de douleur et de trouble." (Lettre Ă  MĂ©nĂ©cĂ©e)
  • Les StoĂŻciens : Pour eux, la bĂ©atitude (eudaimonia) rĂ©side dans l’accord avec la nature et la raison, indĂ©pendamment des circonstances extĂ©rieures.
    "La seule béatitude consiste dans la vertu." (SénÚque, Lettres à Lucilius, 76, 18)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur la nature du bonheur suprĂȘme : plaisir, vertu, harmonie avec la nature. La bĂ©atitude est-elle accessible Ă  l’homme ? Est-elle purement terrestre ou divine ?
Changements de signification : Le terme passe d’une acception liĂ©e au bonheur humain et terrestre Ă  une perspective davantage spirituelle et mĂ©taphysique chez les nĂ©oplatoniciens.
Liens avec d'autres notions :
  • Eudaimonia (ΔᜐΎαÎčÎŒÎżÎœÎŻÎ±) : Bonheur accompli, bĂ©atitude suprĂȘme chez Aristote.
  • Ataraxia (áŒ€Ï„Î±ÏÎ±ÎŸÎŻÎ±) : ImpassibilitĂ©, tranquillitĂ© de l’ñme, condition de la bĂ©atitude chez Épicure et les StoĂŻciens.
  • Vertu (aretĂȘ) : La bĂ©atitude suppose la pratique de la vertu.

Moyen Âge

Le terme 'béatitude' (latin : beatitudo) prend une dimension théologique majeure dans le christianisme. Elle désigne la vision directe de Dieu (visio beatifica), le bonheur éternel promis aux élus dans la vie future. Les béatitudes évangéliques (makarismoi) sont également méditées comme modÚles de vie chrétienne.

  • Saint Augustin : Il dĂ©finit la bĂ©atitude comme la possession parfaite de Dieu, source du vrai bonheur, inaccessible dans la vie terrestre.
    "La bĂ©atitude consiste Ă  jouir de Dieu pour l’éternitĂ©." (De civitate Dei, XIX, 10)
  • Thomas d’Aquin : Il distingue la bĂ©atitude imparfaite, accessible ici-bas (via la vertu, contemplation), de la bĂ©atitude parfaite (visio beatifica), vision immĂ©diate de Dieu dans l’au-delĂ .
    "La bĂ©atitude parfaite est la vision de l’essence divine." (Somme thĂ©ologique, I-II, q.3, a.8)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur la possibilitĂ© d’une bĂ©atitude en cette vie, la nature de la vision bĂ©atifique, le rapport entre vertu, grĂące et bonheur suprĂȘme.
Changements de signification : La bĂ©atitude devient essentiellement transcendance, promesse eschatologique, Ă©tat Ă©ternel de l’ñme unie Ă  Dieu.
Liens avec d'autres notions :
  • Visio beatifica : Vision directe de Dieu, bĂ©atitude suprĂȘme des Ă©lus.
  • GrĂące : La bĂ©atitude n’est possible que par la grĂące divine.
  • Bienheureux (beatus) : Celui qui jouit de la bĂ©atitude Ă©ternelle.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siùcles)

La béatitude (français : béatitude ; latin : beatitudo) reste liée à la théologie chrétienne mais est aussi réinterrogée à la lumiÚre de la raison, du bonheur terrestre, de la morale et de la philosophie des LumiÚres.

  • Baruch Spinoza : Il dĂ©finit la bĂ©atitude (beatitudo) comme la joie nĂ©e de l’intuition de Dieu ou de la Nature, issue de la connaissance adĂ©quate, indĂ©pendante de la superstition.
    "La bĂ©atitude n’est pas la rĂ©compense de la vertu, mais la vertu elle-mĂȘme." (Éthique, V, 42)
  • Blaise Pascal : Il oppose la bĂ©atitude Ă©ternelle Ă  la misĂšre humaine, insistant sur la dĂ©pendance Ă  Dieu, l’impossibilitĂ© d’un bonheur parfait sans transcendance.
    "Il n’y a de bĂ©atitude que dans Dieu." (PensĂ©es, B148)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur la possibilitĂ© d’un bonheur parfait dans la vie prĂ©sente, sur la nature de la bĂ©atitude comme vertu, contemplation ou grĂące.
Changements de signification : La béatitude se fait à la fois objet de réflexion rationnelle (éthique, morale) et demeure promesse religieuse.
Liens avec d'autres notions :
  • Joie (laetitia, gaudium) : Chez Spinoza, la bĂ©atitude est une forme suprĂȘme de joie rationnelle.
  • Bonheur : La bĂ©atitude est le bonheur total, parfait, sans mĂ©lange.
  • Contemplation : La bĂ©atitude s’atteint par la contemplation rationnelle ou mystique.

Époque moderne (XIXe siùcle)

La bĂ©atitude (allemand : Seligkeit ; anglais : beatitude) se sĂ©cularise partiellement : elle reste un idĂ©al religieux, mais apparaĂźt aussi comme horizon moral, esthĂ©tique ou philosophique. Des penseurs romantiques et idĂ©alistes associent la bĂ©atitude Ă  l’union avec l’absolu, Ă  l’accomplissement de soi ou Ă  l’expĂ©rience esthĂ©tique.

  • Friedrich Schleiermacher : Il conçoit la bĂ©atitude comme sentiment de dĂ©pendance absolue, union immĂ©diate avec l’infini divin.
    "La bĂ©atitude rĂ©side dans la conscience d’ĂȘtre en Dieu et de Dieu en nous." (Discours sur la religion, 1799)
  • Arthur Schopenhauer : Il nie la possibilitĂ© d’une bĂ©atitude durable, sauf dans l’extase esthĂ©tique ou la suppression du vouloir.
    "La bĂ©atitude est fugace, entrevue dans l’art ou le dĂ©tachement du vouloir." (Le monde comme volontĂ© et comme reprĂ©sentation, I, 68)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur l’atteinte de la bĂ©atitude dans la vie terrestre, sur la possibilitĂ© d’une bĂ©atitude non religieuse (artistique, mystique, morale).
Changements de signification : La bĂ©atitude devient expĂ©rience intĂ©rieure, liĂ©e Ă  l’esthĂ©tique, Ă  l’absolu ou Ă  l’anĂ©antissement du dĂ©sir.
Liens avec d'autres notions :
  • Extase : La bĂ©atitude peut ĂȘtre Ă©prouvĂ©e dans l’expĂ©rience esthĂ©tique ou mystique.
  • VolontĂ© : Pour Schopenhauer, la suppression du vouloir ouvre l’accĂšs Ă  la bĂ©atitude.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siùcles)

Le terme 'bĂ©atitude' (français : bĂ©atitude ; anglais : beatitude ; allemand : Seligkeit) conserve son sens religieux mais s’élargit Ă  la psychologie, Ă  la philosophie existentielle et Ă  la rĂ©flexion sur le bonheur et l’accomplissement. Il est aussi mobilisĂ© dans les spiritualitĂ©s orientales pour dĂ©signer des Ă©tats de conscience supĂ©rieure.

  • Simone Weil : Elle voit la bĂ©atitude comme Ă©tat d’acceptation et d’attention absolues, union Ă  la rĂ©alitĂ© divine par le dĂ©tachement.
    "La béatitude est consentement à la nécessité, accueil de la grùce." (La Pesanteur et la grùce, 1947)
  • PhĂ©nomĂ©nologie et psychologie : La bĂ©atitude est interrogĂ©e comme expĂ©rience subjective, Ă©tat de plĂ©nitude, d’accomplissement personnel ou spirituel.
    "La bĂ©atitude peut ĂȘtre dĂ©crite comme une expĂ©rience de conscience Ă©largie, de paix intĂ©rieure, de joie sans objet."
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur la possibilitĂ© d’une bĂ©atitude laĂŻque, sur la relation entre bonheur, plĂ©nitude, Ă©veil, grĂące et transcendance.
Changements de signification : La béatitude est pensée comme état intérieur, expérience de conscience ou accomplissement spirituel, au-delà de la seule perspective religieuse chrétienne.
Liens avec d'autres notions :
  • PlĂ©nitude : La bĂ©atitude est Ă©tat de complĂ©tude absolue.
  • Éveil : Dans les spiritualitĂ©s orientales, la bĂ©atitude rejoint l’expĂ©rience de l’éveil.
  • GrĂące : L’expĂ©rience de la bĂ©atitude demeure souvent liĂ©e Ă  la notion de grĂące, mĂȘme hors du cadre chrĂ©tien.