Antiquité
Le mot 'autrui' n’existe pas, mais la question de l’autre — l’étranger, le semblable, l’ami, l’ennemi — occupe une place centrale. Les philosophes se demandent comment vivre avec les autres, quelle est la nature du lien social, de la justice, de l’amitié, ou de la différence entre Grecs et Barbares. L’altérité est souvent pensée à travers la communauté ou la distinction entre soi et l’autre.
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Platon :
Il réfléchit à la justice comme harmonie entre les individus dans la cité, à la connaissance de soi par le dialogue avec autrui (maïeutique), et à la possibilité de l’amitié (philia).
"Nul n’est méchant volontairement." (Protagoras, 345d)
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Aristote :
Il analyse l’amitié comme forme élevée de rapport à l’autre, fondée sur la vertu et la réciprocité, et pense l’homme comme un animal politique, fait pour vivre avec autrui.
"L’homme est par nature un animal politique." (Politiques, I, 2, 1253a)
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Épictète / Les stoïciens :
Ils développent l’idée d’une fraternité universelle : tous les hommes sont citoyens du monde (cosmopolitisme) et doivent respect et bienveillance à autrui.
"Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui." (Entretiens, I, 13)
Usages et débats :
Débats sur l’amitié, la justice, la place de l’étranger, l’empathie, la différence entre soi et les autres, la possibilité d’un lien universel.
Changements de signification :
L’autre est pensé comme membre de la communauté, parfois comme étranger ou ennemi, parfois comme prochain ou ami.
Liens avec d'autres notions :
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Amitié (philia) :
Rapport privilégié à l’autre fondé sur la vertu et la réciprocité.
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Justice :
La justice concerne la relation juste à autrui dans la cité.
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Cosmopolitisme :
Idée stoïcienne d’une communauté universelle entre tous les humains.
Moyen Âge
L’autre est pensé à travers la notion de prochain, dans un contexte religieux et communautaire. Il s’agit d’aimer son prochain comme soi-même, d’accueillir l’étranger, de distinguer chrétien et païen, fidèle et hérétique. L’altérité prend un sens moral et spirituel.
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Saint Augustin :
Il insiste sur l’amour du prochain comme devoir chrétien, mais aussi sur la difficulté de vraiment aimer autrui en dehors de Dieu.
"Aime et fais ce que tu veux." (Homélies sur la Première Épître de Jean, VII, 8)
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Thomas d’Aquin :
Il définit le prochain comme tout homme, justifiant la charité universelle, même envers l’ennemi.
"Aimer son prochain, c’est vouloir le bien de l’autre pour lui-même." (Somme théologique, II-II, q.23, a.1)
Usages et débats :
Débats sur la portée de la charité, sur l’amour des ennemis, sur la place de l’altérité dans la communauté chrétienne versus païenne.
Changements de signification :
L’autre devient prochain, objet de charité et de devoir moral universel, mais la frontière avec l’étranger ou l’hérétique subsiste.
Liens avec d'autres notions :
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Prochain :
L’autre est celui que la morale chrétienne commande d’aimer.
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Charité :
L’amour d’autrui comme acte central de la morale chrétienne.
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Hospitalité :
Devoir d’accueillir l’étranger comme son prochain.
Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)
La réflexion sur autrui s’intensifie : on s’interroge sur la connaissance de l’autre (problème des consciences), la sympathie, la pitié, la naissance de la société, l’origine de la morale. On commence à penser autrui comme miroir, rival, partenaire ou limite de la liberté individuelle.
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René Descartes :
Il pose le problème des autres consciences : comment savoir qu’autrui pense ? Il aborde la question du 'corps-machine' et du signe de la pensée chez l’autre.
"Je reconnais en autrui une âme à travers les signes qu’il me donne." (Lettre à Elisabeth, 21 mai 1643)
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Jean-Jacques Rousseau :
Il valorise la pitié naturelle comme fondement du lien à autrui, avant la raison ou la société.
"La pitié est un sentiment naturel qui, modérant l’activité de l’amour de soi, concourt à la conservation mutuelle de l’espèce." (Discours sur l’origine de l’inégalité, I)
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David Hume :
Il fait de la sympathie la base de la morale : la capacité à ressentir ce que vit autrui fonde l’empathie et la justice.
"La sympathie est la source de nos jugements moraux." (Traité de la nature humaine, III, III, 6)
Usages et débats :
Débats sur la possibilité de connaître autrui, sur la sympathie, la rivalité, le contrat social, la nature de la relation morale.
Changements de signification :
Autrui devient un problème philosophique : source d’empathie, mais aussi d’aliénation ou de conflit.
Liens avec d'autres notions :
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Sympathie :
Capacité à ressentir les émotions d’autrui, base de la morale sentimentaliste.
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Pitié :
Sentiment fondamental envers la souffrance de l’autre.
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Conscience :
Le problème de l’existence d’autres consciences que la mienne.
Époque moderne (XIXe siècle)
Autrui devient objet d’analyse philosophique, existentielle et sociale : il apparaît comme rival, miroir, ou condition de l’identité de soi. On s’interroge sur l’aliénation, la reconnaissance, la lutte, l’intersubjectivité. Autrui est à la fois menace et condition de la liberté.
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Georg Wilhelm Friedrich Hegel :
Il pense la dialectique du maître et de l’esclave : autrui est ce par qui le moi se reconnaît, dans le conflit puis dans la reconnaissance réciproque.
"La conscience de soi n’atteint sa vérité qu’en trouvant une autre conscience de soi." (Phénoménologie de l’esprit, IV)
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Søren Kierkegaard :
Il analyse l’angoisse devant le regard d’autrui, la difficulté d’entrer en relation vraie avec l’autre.
"Le prochain, c’est l’autre, mais aussi celui que je dois aimer comme moi-même." (Les Œuvres de l’amour, 1847)
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Karl Marx :
Il analyse l’aliénation sociale : autrui peut devenir force d’oppression, mais aussi source de solidarité et d’émancipation.
"L’homme est, dans le sens le plus littéral, un animal social." (Manuscrits de 1844)
Usages et débats :
Débats sur la reconnaissance, le conflit, l’aliénation, la subjectivité, la nature du lien social.
Changements de signification :
Autrui est pensé comme condition de l’identité, du conflit, de la liberté et de la reconnaissance.
Liens avec d'autres notions :
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Reconnaissance :
L’identité de soi passe par la reconnaissance d’autrui.
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Aliénation :
La relation à autrui peut devenir source de dépossession.
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Intersubjectivité :
La subjectivité se construit dans la relation à l’autre.
Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)
Autrui devient une notion centrale en phénoménologie, en éthique, en psychologie sociale et en philosophie politique. Il est pensé comme alter ego, comme visage, comme exigence éthique, comme sujet irréductible. La question de la responsabilité envers autrui, des rapports de pouvoir, de la diversité culturelle et du respect de la différence devient primordiale.
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Jean-Paul Sartre :
Il analyse autrui comme menace et miroir : 'le regard d’autrui me fait objet'. La relation à autrui est toujours tension entre liberté et objectivation.
"L’enfer, c’est les autres." (Huis clos, 1944)
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Emmanuel Lévinas :
Il fait du visage d’autrui le fondement de l’éthique : autrui est irréductible, il m’appelle à la responsabilité et à la justice avant toute liberté.
"Le visage d’autrui m’oblige." (Totalité et infini, 1961)
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Simone de Beauvoir :
Elle analyse la condition féminine et la relation à autrui comme construction sociale : 'On ne naît pas femme, on le devient', et l’autre est aussi une construction du regard et du pouvoir.
"L’autre, c’est d’abord l’autre sexe." (Le Deuxième Sexe, 1949)
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Paul Ricœur :
Il réfléchit à la reconnaissance mutuelle et à la pluralité des identités dans la construction d’une société juste.
"Le soi ne devient lui-même que par l’autre." (Soi-même comme un autre, 1990)
Usages et débats :
Débats sur la responsabilité envers autrui, la question du visage, la pluralité, la différence, la domination, la reconnaissance, le respect, la justice.
Changements de signification :
Autrui devient altérité irréductible, fondement de l’éthique, enjeu de justice et de reconnaissance, mais aussi source de conflits et de domination.
Liens avec d'autres notions :
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Responsabilité :
Lévinas fait de la responsabilité envers autrui la source de l’éthique.
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Visage :
Le visage d’autrui est signe d’une transcendance, d’une exigence de respect.
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Différence :
Autrui est pensé comme irréductible à soi, porteur de singularité.
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Reconnaissance :
La reconnaissance d’autrui fonde l’identité et la justice sociale.