arbitraire


Antiquité

Le concept d’« arbitraire » (latin : arbitrarius, arbitrium) n’est pas formulé explicitement mais apparaît en filigrane dans les débats sur la loi, la coutume et la nature. Les Sophistes, comme Protagoras, opposent le nomos (loi humaine, convention) à la physis (nature), suggérant que certaines règles sont arbitraires, issues de décisions humaines et non de la nature.

  • Protagoras : Il pose le relativisme des lois humaines, qui sont arbitraires parce qu’issues de conventions plutĂ´t que fondĂ©es dans la nature.
    "De toutes choses, l’homme est la mesure." (DK 80B1)
Usages et débats : Débats sur la nature arbitraire ou naturelle des lois, des coutumes et du langage.
Changements de signification : L’arbitraire est d’abord pensé comme convention opposée à la nécessité ou à la nature.
Liens avec d'autres notions :
  • Nomos : La loi humaine, conventionnelle, par opposition Ă  la nature (physis).
  • Physis : La nature, ce qui est nĂ©cessaire ou donnĂ©.

Moyen Âge

L’arbitraire (latin : arbitrium, arbitraritas) prend place dans la réflexion sur la volonté divine et humaine. Dieu peut-il vouloir et faire ce qu’il veut (arbitraire divin) ou agit-il selon une raison supérieure ? Chez les scolastiques, on distingue arbitre (faculté de juger, libre arbitre) et arbitraire (décision sans fondement rationnel).

  • Guillaume d’Ockham : Il dĂ©fend l’absolue libertĂ© de Dieu, qui peut Ă©tablir des lois arbitraires, non fondĂ©es sur la raison humaine.
    "Dieu n’est pas tenu à la nécessité, il agit selon son bon plaisir."
Usages et débats : Débats sur l’arbitraire divin, la distinction entre libre arbitre (libertas arbitrii) et arbitraire (arbitraritas).
Changements de signification : L’arbitraire est lié à l’idée d’une volonté indépendante de la raison.
Liens avec d'autres notions :
  • Libre arbitre : CapacitĂ© de choisir, Ă  distinguer de l’arbitraire (choix sans raison).
  • VolontĂ© divine : La question du fondement rationnel ou arbitraire des dĂ©crets divins.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

L’arbitraire (français : arbitraire ; anglais : arbitrary) est critiqué comme absence de fondement rationnel, que ce soit en politique, en morale ou en science. L’arbitraire du pouvoir (absolutisme) est opposé à la légalité ou à la rationalité. En linguistique, l’arbitraire du signe est affirmé : le lien entre le mot et la chose n’est pas naturel mais conventionnel.

  • John Locke : Il critique l’arbitraire du pouvoir absolutiste et souligne l’importance de la loi et du consentement.
    "Là où finit la loi commence la tyrannie." (Deuxième traité du gouvernement civil, §202)
  • Étienne Bonnot de Condillac : Il analyse l’arbitraire du signe linguistique, le lien entre mot et chose Ă©tant purement conventionnel.
    "Il n’y a rien de naturel dans le langage, tout y est arbitraire." (Essai sur l’origine des connaissances humaines, I, 2, §13)
Usages et débats : Débats sur la légitimité du pouvoir, la rationalité des lois, l’arbitraire du langage, la différence entre convention et nature.
Changements de signification : L’arbitraire est vu comme négatif : absence de raison, d’ordre, d’équité.
Liens avec d'autres notions :
  • Pouvoir absolu : L’arbitraire du souverain, opposĂ© Ă  la loi.
  • Signe linguistique : Arbitraire du signe selon la linguistique moderne.

Époque moderne (XIXe siècle)

L’arbitraire est discuté en linguistique (Saussure), en droit, en politique. Il désigne ce qui n’est pas fondé en raison, mais résulte d’une décision, d’une convention ou d’un pouvoir sans justification. L’accent est mis sur l’importance des conventions sociales et des systèmes de signes.

  • Ferdinand de Saussure : Il fait de l’arbitraire du signe linguistique un principe fondamental : le rapport entre signifiant et signifiĂ© est immotivĂ©, pure convention.
    "Le signe linguistique est arbitraire." (Cours de linguistique générale, 1916)
Usages et débats : Débats sur les fondements des normes sociales, juridiques, linguistiques ; sur les dangers de l’arbitraire en politique.
Changements de signification : L’arbitraire devient à la fois critère de convention (linguistique) et de critique (pouvoir sans fondement).
Liens avec d'autres notions :
  • Convention : L’arbitraire dĂ©signe ce qui dĂ©pend d’une convention.
  • Norme : L’arbitraire d’une norme rĂ©side dans son absence de fondement rationnel ou naturel.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

Le concept d’arbitraire (français : arbitraire ; anglais : arbitrariness) est central en linguistique, en droit, en sciences sociales et en philosophie politique. Il désigne l’absence de fondement rationnel ou objectif, mais aussi la liberté créatrice inhérente à la convention. L’arbitraire du signe, de la loi, ou de la décision est interrogé sous l’angle de sa légitimité ou de sa nécessité.

  • Claude LĂ©vi-Strauss : Il montre que l’arbitraire des règles sociales et linguistiques permet la diversitĂ© des cultures humaines.
    "Le caractère arbitraire des règles est la condition de la culture." (Anthropologie structurale, 1958)
  • Pierre Bourdieu : Il analyse la notion de « pouvoir symbolique arbitraire » : imposition de normes sans justification rationnelle.
    "Le pouvoir arbitraire s’impose sous forme de légitimité symbolique." (La Reproduction, 1970)
Usages et débats : Débats sur la critique de l’arbitraire du pouvoir, la validité des conventions, la construction sociale des normes.
Changements de signification : L’arbitraire est à la fois critiqué (pouvoir injustifié) et reconnu comme moteur de la créativité sociale et linguistique.
Liens avec d'autres notions :
  • Pouvoir symbolique : L’arbitraire des normes s’impose par la force symbolique des institutions.
  • CrĂ©ativitĂ© : L’arbitraire crĂ©ateur fonde la diversitĂ© des systèmes de signes et de règles.