Antiquité
Le terme « antinomie » (du grec anti-nomia, αντι-νομία : opposition de lois ou de principes) n’est pas formalisé comme concept philosophique, mais la pensée grecque connaît des situations où deux principes, deux lois, ou deux obligations entrent en conflit. Les Sophistes (comme Protagoras) et les sceptiques (Pyrrhon, Sextus Empiricus) soulignent les contradictions de la raison et des lois humaines, ouvrant la voie à la problématique antinomique.
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Protagoras :
Il affirme la coexistence de points de vue opposés, chaque loi ou norme dépendant de la cité ou de l’individu.
"L’homme est la mesure de toute chose." (DK 80B1)
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Sceptiques :
Ils soulignent l’impossibilité de départager de façon absolue des principes en conflit.
"À toute raison s’oppose une raison égale." (Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 1)
Usages et débats :
Débats sur la relativité des normes, la coexistence de principes contradictoires, la possibilité de la vérité face à l’opposition des lois ou des raisons.
Changements de signification :
L’antinomie n’est pas encore un concept technique, mais la tension entre principes opposés est reconnue.
Liens avec d'autres notions :
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Relativisme :
Conflit entre normes ou vérités selon les contextes.
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Contradiction :
Différence entre contradiction logique et antinomie de principes.
Moyen Âge
Le terme n’est pas d’usage courant, mais la théologie et la scolastique rencontrent des difficultés antinomiques, surtout dans les discussions sur la toute-puissance divine, le rapport entre foi et raison, justice et miséricorde. Les disputes théologiques exposent des situations où deux lois ou principes semblent irréconciliables.
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Thomas d’Aquin :
Il cherche à résoudre les oppositions apparentes entre attributs divins (justice/miséricorde, liberté/prédestination) par la distinction ou la synthèse.
"En Dieu, la miséricorde et la justice ne sont pas opposées, mais coïncident dans la perfection." (Somme théologique, I, q.21, a.4)
Usages et débats :
Débats sur la conciliation des attributs divins, la possibilité de lever les oppositions entre lois humaines et lois divines.
Changements de signification :
L’antinomie reste un problème à résoudre, non un concept reconnu.
Liens avec d'autres notions :
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Apparentes contradictions :
Les oppositions de principes sont à dépasser par la raison théologique.
Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)
Le mot 'antinomie' (latin : antinomia ; français : antinomie) apparaît dans le vocabulaire philosophique et juridique. Il désigne la contradiction entre deux lois, deux normes, ou deux principes. La réflexion sur le conflit des lois humaines et divines, ou entre droits naturels et positifs, se développe. Mais c’est surtout avec Kant que l’antinomie prend un sens philosophique technique.
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Leibniz :
Il affronte des oppositions conceptuelles (nécessité/contingence, liberté/déterminisme), mais vise leur conciliation dans l’harmonie.
"Les vérités sont parfois en apparente opposition, mais se réconcilient dans l’harmonie préétablie."
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Emmanuel Kant :
Il fait de l’antinomie un concept central de la Critique de la raison pure : la raison tombe dans des antinomies inévitables lorsqu’elle veut connaître l’inconditionné (le monde, Dieu, la liberté).
"La raison tombe nécessairement dans des antinomies lorsqu’elle dépasse l’expérience possible." (Critique de la raison pure, B534)
Usages et débats :
Débats sur les conflits de lois, sur les limites de la raison, sur la possibilité de surmonter ou de dissoudre les antinomies.
Changements de signification :
L’antinomie devient concept philosophique structurant, surtout chez Kant.
Liens avec d'autres notions :
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Contradiction :
L’antinomie n’est pas une contradiction formelle mais un conflit de deux principes également démontrables.
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Transcendantal :
Chez Kant, l’antinomie révèle les limites de la raison transcendantale.
Époque moderne (XIXe siècle)
L’antinomie (allemand : Antinomie ; anglais : antinomy) est reprise en philosophie allemande post-kantienne, en logique, en droit. Elle désigne des oppositions fondamentales, des conflits irréductibles, ou des problèmes logiques (paradoxes). Les sciences naissantes (mathématiques, logique) rencontrent aussi leurs propres antinomies.
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Georg Wilhelm Friedrich Hegel :
Il dépasse l’antinomie en dialectique : toute opposition se résout dans une synthèse supérieure.
"L’antinomie trouve sa vérité dans la réconciliation des contraires." (Science de la logique, II, 1812)
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Georg Cantor :
Il découvre des antinomies dans la théorie des ensembles, ouvrant la crise des fondements des mathématiques.
"L’apparition d’antinomies montre la nécessité d’une analyse critique des concepts fondamentaux."
Usages et débats :
Débats sur la solution des antinomies (dialectique, réforme des fondements), leur rôle dans la dynamique de la pensée.
Changements de signification :
L’antinomie devient moteur de la dialectique, ou problème logique à résoudre.
Liens avec d'autres notions :
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Dialectique :
Chez Hegel, l’antinomie est un moment nécessaire du devenir de la pensée.
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Paradoxe :
L’antinomie peut désigner des paradoxes logiques (Cantor).
Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)
Le concept d’antinomie (français : antinomie ; anglais : antinomy) est central en philosophie, logique, droit, sciences humaines. Il désigne les conflits insolubles de principes, de normes ou de concepts, mais aussi les paradoxes logiques (antinomies de Russell, de Berry, etc.). La philosophie contemporaine interroge la signification des antinomies : limites de la rationalité, structure du réel, pluralité des normes.
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Bertrand Russell :
Il découvre l’antinomie de Russell, paradoxe fondamental de la théorie des ensembles en logique.
"L’ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes se contient-il lui-même ?" (Principia Mathematica, 1903)
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Hans Kelsen :
En droit, il analyse les antinomies normatives, conflits entre deux normes juridiques incompatibles.
"L’antinomie juridique naît de la coexistence de deux normes contradictoires dans un même ordre juridique." (Théorie pure du droit, 1934)
Usages et débats :
Débats sur la résolution des antinomies (réforme des logiques, pluralisme normatif), sur leur fonction critique, leur inévitabilité.
Changements de signification :
L’antinomie devient concept-clé pour penser la limite, le paradoxe, la pluralité irréductible.
Liens avec d'autres notions :
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Paradoxe logique :
Antinomies en logique et mathématiques.
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Pluralisme normatif :
Antinomies de valeurs ou de normes en droit, éthique, société.