Antiquité
Le concept d’« amour » (grec : érôs, ἔρως ; philia, φιλία ; agapè, ἀγάπη ; latin : amor, caritas) est pluriel dans la pensée antique. Il recouvre la passion érotique (érôs), l’amitié vertueuse (philia), l’amour désintéressé (agapè), et la force cosmique unissant le monde. Platon distingue plusieurs formes d’amour dans le Banquet, de l’amour charnel à l’amour des Idées. Aristote analyse la philia comme amitié morale et sociale. Les stoïciens et épicuriens examinent la place de l’amour dans la sagesse.
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Platon :
Il distingue l’amour-passion (érôs charnel) et l’amour philosophique, qui s’élève vers la contemplation du Beau et du Bien.
"Ce n’est pas le corps que l’amour désire, mais la beauté en soi." (Le Banquet, 210a)
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Aristote :
Il analyse la philia, amour-amitié, comme vertu sociale, fondée sur le bien et la réciprocité.
"L’amitié parfaite est celle des hommes vertueux, semblables en vertu." (Éthique à Nicomaque, VIII, 3, 1156b7)
Usages et débats :
Débats sur la nature de l’amour (désir, manque, don, vertu), sa place dans la morale et la politique, distinction entre amour passion et amour spirituel.
Changements de signification :
L’amour évolue de la force cosmique (Empédocle) à la passion philosophique (Platon), à la vertu sociale (Aristote).
Liens avec d'autres notions :
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Érôs :
Amour-désir, force ascendante vers le Beau.
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Philia :
Amitié vertueuse, réciprocité dans la vertu.
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Agapè :
Amour désintéressé ou divin, rare dans l’Antiquité grecque.
Moyen Âge
Le terme 'amour' (latin : amor, caritas, dilectio) prend une dimension théologique majeure. L’amour divin (caritas, agapè) devient principe suprême de la morale chrétienne, opposé à l’amour-propre (amor sui) ou à l’amour passion (cupiditas). L’amour est à la fois élan de l’âme vers Dieu (Augustin), grâce, et fondement du lien social.
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Saint Augustin :
Il oppose l’amour de Dieu (caritas) et l’amour de soi (cupiditas), l’amour vrai étant don total à Dieu.
"Aime et fais ce que tu veux." (In Epistolam Johannis ad Parthos, VII, 8)
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Thomas d’Aquin :
Il distingue amour naturel (amor naturalis) et amour volontaire (amor rationalis), et fait de la charité (caritas) la vertu théologale suprême.
"La charité est l’amitié de l’homme pour Dieu, fondement de toute vertu." (Somme théologique, II-II, q.23, a.1)
Usages et débats :
Débats sur la hiérarchie des amours (charité, amitié, amour conjugal), sur la place de l’amour humain, la grâce, le péché.
Changements de signification :
L’amour devient essentiellement charité, élévation spirituelle, vertu chrétienne.
Liens avec d'autres notions :
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Caritas :
Amour divin, principe de la charité chrétienne.
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Cupiditas :
Amour passionnel, égoïste, opposé à la caritas.
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Grâce :
L’amour vrai est don de Dieu, reçu par grâce.
Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)
L’amour (français : amour ; latin : amor ; anglais : love) devient objet d’analyse morale, psychologique et littéraire. On distingue amour-passion, amour de soi, amour de bienveillance, amour-propre. Les moralistes et philosophes (Pascal, Spinoza, Rousseau) interrogent la force, la vertu ou la destructivité de l’amour.
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Blaise Pascal :
Il analyse l’amour-propre comme moteur de la vanité humaine, opposé à l’amour de Dieu.
"L’amour-propre est haïssable." (Pensées, B100)
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Baruch Spinoza :
Il définit l’amour (amor) comme joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, et fait de l’amour intellectuel de Dieu le sommet de la béatitude.
"L’amour intellectuel de Dieu est béatitude suprême." (Éthique, V, 32)
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Jean-Jacques Rousseau :
Il oppose amour de soi (amour de soi-même, naturel) et amour-propre (lié à la société, source de comparaison et de vanité).
"L’amour de soi est naturel et bon, l’amour-propre est social et corrompu." (Émile, IV)
Usages et débats :
Débats sur la nature de l’amour, la distinction entre passion et vertu, amour de soi et amour des autres, amour et raison.
Changements de signification :
L’amour devient passion psychologique, objet moral et social, mais aussi idéal philosophique.
Liens avec d'autres notions :
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Amour-propre :
Amour de soi dévoyé, source de passions mauvaises.
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Amour intellectuel :
Chez Spinoza, sommet de la connaissance et de la joie.
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Bienveillance :
Forme d’amour désintéressé vis-à-vis d’autrui.
Époque moderne (XIXe siècle)
L’amour (allemand : Liebe ; anglais : love) devient thème central de la littérature, de la philosophie, de la psychologie et de la morale. Il prend une dimension romantique (fusion des âmes, amour passion), mais aussi critique (Nietzsche, Freud). L’amour est étudié comme force de création, de souffrance ou de sublimation.
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Friedrich Nietzsche :
Il voit dans l’amour une force vitale ambiguë, à la fois créatrice et destructrice, liée à la volonté de puissance.
"Il y a toujours quelque folie dans l’amour. Mais il y a aussi toujours quelque raison dans la folie." (Ainsi parlait Zarathoustra, I, De l’amour du prochain)
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Sigmund Freud :
Il analyse l’amour comme expression du désir, de la libido, force fondamentale de la psyché (éros), source de conflit et de sublimation.
"L’amour est la satisfaction de la pulsion sexuelle sous sa forme la plus raffinée." (Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905)
Usages et débats :
Débats sur l’amour romantique, la sexualité, la sublimation, la souffrance, la dialectique du désir.
Changements de signification :
L’amour devient phénomène psychique, social, artistique, mêlant passion, création et pathologie.
Liens avec d'autres notions :
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Éros :
Chez Freud, pulsion de vie, force d’union.
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Romantisme :
L’amour passionnel, fusionnel, est valorisé.
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Sublimation :
Transformation de l’amour ou du désir en création artistique ou morale.
Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)
Le concept d’amour (français : amour ; anglais : love ; allemand : Liebe) est interrogé par la philosophie existentielle, la psychanalyse, la phénoménologie, la littérature et les sciences humaines. On distingue amour-passion, amour conjugal, amour parental, amour universel, etc. L’amour est étudié comme expérience éthique, relationnelle, existentielle, sociale et politique.
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Simone de Beauvoir :
Elle analyse l’amour comme expérience existentielle, risque d’aliénation, mais aussi possibilité de dépassement dans la réciprocité.
"Aimer authentiquement, c’est vouloir l’épanouissement de l’autre." (Le Deuxième Sexe, II, 1949)
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Emmanuel Levinas :
Il fait de l’amour la rencontre de l’Autre, ouverture éthique radicale, transcendance du visage.
"L’amour ne consiste pas à posséder, mais à répondre à l’appel de l’Autre." (Totalité et infini, 1961)
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Psychanalyse et sciences humaines :
L’amour est analysé comme construction sociale, processus psychique, phénomène de communication et de lien symbolique.
"L’amour est aussi bien institution sociale qu’expérience intime."
Usages et débats :
Débats sur la liberté dans l’amour, l’égalité, la sexualité, la parentalité, l’amour universel, l’amour à l’ère numérique.
Changements de signification :
L’amour devient expérience plurielle : éthique, relationnelle, sociale, politique, intime.
Liens avec d'autres notions :
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Altérité :
L’amour authentique suppose la reconnaissance de l’autre.
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Liberté :
La question de la liberté et de l’égalité dans l’amour est centrale.
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Reconnaissance :
L’amour comme expérience de reconnaissance mutuelle.