amitié


Antiquité

Le concept d’« amitié » (grec : philia, φιλία ; latin : amicitia) occupe une place centrale dans la philosophie antique. L’amitié est considérée comme une vertu, un lien social fondamental, et l’une des plus hautes formes de relation humaine. Chez Aristote, l’amitié vertueuse (philia) est fondée sur le bien et la réciprocité. Les Épicuriens valorisent l’amitié comme source de bonheur et de sécurité. Les Stoïciens l’envisagent comme accord dans la vertu.

  • Aristote : Il distingue plusieurs formes d’amitié : utilitaire, fondée sur le plaisir, et surtout, l’amitié vertueuse fondée sur le bien.
    "L’amitié parfaite est celle des hommes vertueux, semblables en vertu." (Éthique à Nicomaque, VIII, 3, 1156b7)
  • Épicure : L’amitié est un des plus grands biens de la vie ; elle offre sécurité et plaisir durable.
    "De toutes les choses que la sagesse procure pour le bonheur de la vie tout entière, la plus importante est l’amitié." (Lettre à Ménécée)
  • Cicéron : Il fait de l’amitié une valeur morale et politique, fondée sur la vertu et la fidélité.
    "Sans l’amitié, la vie n’est rien." (De Amicitia, VI, 20)
Usages et débats : Débats sur la nature de l’amitié (utilité, plaisir, vertu), sa place dans la cité, la possibilité d’amitié entre égaux ou entre les sexes.
Changements de signification : L’amitié évolue de lien social utilitaire à idéal éthique et spirituel.
Liens avec d'autres notions :
  • Philia : Terme grec central désignant toute forme d’amitié ou d’affection.
  • Vertu : L’amitié parfaite suppose la vertu morale.
  • Plaisir : Chez Épicure, l’amitié est source suprême de plaisir stable.

Moyen Âge

L’amitié (latin : amicitia) est réfléchie dans le cadre chrétien comme amour spirituel (caritas), mais aussi comme vertu sociale et morale. Elle est valorisée dans la vie monastique et dans la littérature courtoise. Thomas d’Aquin assimile l’amitié suprême à la charité chrétienne.

  • Saint Augustin : Il voit en l’amitié un don précieux, mais la vraie amitié doit être ordonnée à Dieu.
    "Heureux celui qui aime son ami en Dieu et son ennemi à cause de Dieu." (Confessions, IV, 4)
  • Thomas d’Aquin : Il intègre l’amitié dans la charité chrétienne, qui est l’amitié de l’homme pour Dieu et de Dieu pour l’homme.
    "La charité est une amitié de l’homme pour Dieu, fondement de toute vraie amitié." (Somme théologique, II-II, q.23, a.1)
Usages et débats : Débats sur la spiritualisation de l’amitié, sa compatibilité avec l’amour charnel, l’amitié entre sexes opposés, le lien entre amitié et salut.
Changements de signification : L’amitié se spiritualise, devient médiation de la grâce et modèle de la charité.
Liens avec d'autres notions :
  • Caritas : La charité chrétienne comme forme suprême d’amitié.
  • Amour spirituel : L’amitié est vue comme amour élevé, spirituel.
  • Salut : L’amitié peut être chemin vers Dieu.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

L’amitié (français : amitié ; latin : amicitia ; anglais : friendship) est analysée par les moralistes (La Rochefoucauld, Montaigne), les philosophes (Pascal, Rousseau) et les écrivains. On s’interroge sur la sincérité, la constance, la place de l’intérêt et de la vertu dans l’amitié. L’idéal antique est réinterprété à la lumière de la société moderne.

  • Michel de Montaigne : Il célèbre une amitié unique, fondée sur la fusion des âmes, rare et désintéressée.
    "Parce que c’était lui, parce que c’était moi." (Essais, I, 28)
  • François de La Rochefoucauld : Il critique l’idéal de l’amitié parfaite, y voyant souvent un déguisement de l’intérêt ou de l’amour-propre.
    "Il y a peu d’amitiés sincères : on aime moins l’ami que l’amitié." (Maximes, 83)
  • Jean-Jacques Rousseau : Il valorise l’amitié comme lien social et moral, fondé sur la transparence, la vertu et la confiance.
    "L’amitié véritable est celle qui se suffit à elle-même." (Émile, IV)
Usages et débats : Débats sur la sincérité, la fidélité, la possibilité d’amitié véritable, la différence entre amitié et amour.
Changements de signification : L’amitié devient expérience intime, mais aussi analysée comme enjeu social et moral.
Liens avec d'autres notions :
  • Sincérité : Problème central de la véritable amitié.
  • Amour-propre : Risque de l’intérêt caché dans l’amitié.
  • Confiance : La confiance est le fondement de l’amitié solide.

Époque moderne (XIXe siècle)

L’amitié (allemand : Freundschaft ; anglais : friendship) est abordée dans la littérature romantique, la philosophie, la psychologie naissante. Elle est valorisée comme expérience affective, morale, parfois oppositionnelle aux normes sociales ou à l’amour romantique.

  • Friedrich Nietzsche : Il voit l’amitié comme un lien d’élection, rare, stimulant, qui élève et dépasse l’ordinaire.
    "L’amitié est l’ultime épreuve et l’ultime valeur de l’âme." (Ainsi parlait Zarathoustra, I, Des amis)
  • Søren Kierkegaard : Il interroge la différence entre amitié et amour, la fidélité, la singularité de la relation.
    "L’amitié n’est pas l’amour: elle ne veut pas s’emparer, mais désire la liberté de l’autre." (Œuvres d’amour, 1847)
Usages et débats : Débats sur la nature affective ou morale de l’amitié, sa compatibilité avec l’individualisme moderne, sa résistance à la passion amoureuse.
Changements de signification : L’amitié se fait expérience subjective, parfois contre-culturelle, ou modèle alternatif à l’amour.
Liens avec d'autres notions :
  • Individualisme : L’amitié comme alternative à l’isolement moderne.
  • Liberté : L’amitié respecte la liberté de l’autre.
  • Romantisme : Littérature mettant en valeur la force des liens amicaux.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

L’amitié (français : amitié ; anglais : friendship ; allemand : Freundschaft) est analysée en philosophie, sociologie, psychologie et littérature. Elle est pensée comme relation éthique, sociale, politique, lieu de reconnaissance, de soutien et d’invention de soi. On interroge l’amitié à l’ère numérique, sa pluralité, ses formes contemporaines (amitié amoureuse, réseaux sociaux).

  • Hannah Arendt : Elle considère l’amitié comme espace de liberté et de parole, essentielle à la vie politique authentique.
    "L’amitié est l’une des formes les plus sublimes de la relation humaine." (La Crise de la culture, 1961)
  • Jacques Derrida : Il réfléchit à l’idéal impossible de l’amitié pure, à la promesse, à l’hospitalité.
    "L’amitié, c’est la promesse de l’impossible." (Politiques de l’amitié, 1994)
Usages et débats : Débats sur la nature et la valeur de l’amitié à l’ère numérique, la frontière avec l’amour, la pluralité des formes, l’amitié comme modèle politique ou éthique.
Changements de signification : L’amitié est pluralisée, pensée comme lien éthique, social, espace d’expérimentation et de construction de soi.
Liens avec d'autres notions :
  • Reconnaissance : L’amitié contemporaine est espace de reconnaissance de l’autre.
  • Réseaux sociaux : Nouvelles formes d’amitié à l’ère du numérique.
  • Promesse : L’amitié repose sur la fidélité, la promesse, l’ouverture à l’autre.