Antiquité
Le concept d’« affect » (latin : affectus, affectio ; grec : pathos, πάθος) désigne les états de l’âme, émotions, passions ou mouvements affectifs qui modifient la disposition intérieure de l’individu. Chez Aristote, le pathos est une modification de l’âme qui s’accompagne de plaisir ou de douleur. Les stoïciens distinguent les affects (pathê) comme troubles de l’âme, opposés à l’ataraxia (imperturbabilité).
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Aristote :
Il définit les affects comme des mouvements de l’âme liés au plaisir ou à la peine, et les étudie dans la Rhétorique et l’Éthique.
"Les affects sont ce qui, en modifiant l’âme, amène les hommes à différer dans leurs jugements." (Rhétorique, II, 1, 1378a19)
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StoĂŻciens :
Ils considèrent les affects comme des troubles irrationnels de l’âme, à maîtriser pour atteindre la sagesse.
"Le sage est sans affect (apatheia), car il vit selon la raison, non selon les passions."
Usages et débats :
Débats sur la place des affects dans la vie morale, leur rôle dans le jugement, la possibilité de les maîtriser ou de les extirper.
Changements de signification :
Le terme oscille entre émotion, disposition corporelle/psychique, et passion.
Liens avec d'autres notions :
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Pathos :
Affect comme modification de l’âme chez les Grecs.
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Passion :
Affect peut ĂŞtre synonyme ou genre de passion.
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Ataraxie :
Idéal stoïcien d’imperturbabilité, opposé aux affects.
Moyen Âge
Le terme latin 'affectus' désigne les mouvements de la sensibilité et de la volonté. Dans la théologie chrétienne, il prend le sens d’élan du cœur vers Dieu (affectus divinus), mais peut aussi désigner les passions à maîtriser. L’affect est au croisement du psychique, du moral et du spirituel.
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Saint Augustin :
Il distingue les affects mauvais (passions désordonnées) et les affects bons (élans vers Dieu, amour spirituel).
"Aime et fais ce que tu veux." (In Epistolam Johannis ad Parthos, VII, 8)
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Thomas d’Aquin :
Il analyse les affects comme mouvements de l’appétit sensible, pouvant être ordonnés ou désordonnés selon la raison.
"L’affectus est le mouvement de l’appétit sensible vers le bien ou le mal." (Somme théologique, I-II, q.22, a.1)
Usages et débats :
Débats sur la moralité des affects, leur rapport à la volonté, à la grâce, au péché.
Changements de signification :
L’affect devient aussi élan spirituel, non plus seulement passion corporelle.
Liens avec d'autres notions :
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Appétit :
L’affect naît d’un mouvement de l’appétit sensible.
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Volonté :
Lien entre affect et volonté, notamment dans l’amour divin.
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Grâce :
Les affects bons sont souvent attribués à la grâce divine.
Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)
Le terme 'affect' (latin : affectus ; français : affect) est central dans la philosophie des passions (Descartes, Spinoza, Hume). Il désigne les états affectifs de l’âme, intermédiaires entre sensation et passion, ou synonyme de passion fondamentale. Les débats portent sur la nature corporelle ou mentale des affects, leur rôle dans la motivation et la connaissance.
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René Descartes :
Il classe les affects parmi les passions de l’âme, comme modifications du corps et de l’esprit.
"J’appelle passions toutes les perceptions ou sentiments, ou émotions de l’âme, qui sont causés, entretenus et fortifiés par quelque mouvement des esprits." (Les Passions de l’âme, I, art. 27)
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Baruch Spinoza :
Il fait de l’affect (affectus) un mode fondamental de l’existence, toute modification de la puissance d’être, positive (joie) ou négative (tristesse).
"L’affect est l’affirmation ou la négation de la puissance d’agir du corps et de l’âme." (Éthique, III, déf. 3)
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David Hume :
Il analyse les affects comme impressions vives, sources de nos actions et de nos jugements moraux.
"La raison est et ne doit qu’être l’esclave des passions." (Traité de la nature humaine, II, 3, 3)
Usages et débats :
Débats sur la distinction entre affect, passion, émotion, sur la part du corps et de l’esprit, sur le rôle des affects dans la liberté.
Changements de signification :
L’affect désigne tout état affectif, de la simple émotion à la passion structurante.
Liens avec d'autres notions :
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Passion :
L’affect est parfois synonyme ou sous-genre de passion.
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Corps/âme :
Les affects sont au croisement du physique et du psychique.
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Motivation :
Les affects déterminent ou orientent l’action.
Époque moderne (XIXe siècle)
L’affect (allemand : Affekt ; anglais : affect) devient un objet d’étude en psychologie, en psychiatrie et en philosophie. Il est distingué de l’émotion (durée, intensité), de la passion (durabilité, structuration de la vie psychique), et analysé comme force motrice de l’action. Les sciences médicales et la psychanalyse s’en emparent.
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Sigmund Freud :
Il fait de l’affect un élément-clé de la vie psychique inconsciente, support des motions pulsionnelles, des symptômes, du transfert.
"L’affect est la traduction qualitative de la quantité d’excitation psychique." (Le Moi et le Ça, 1923)
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Friedrich Nietzsche :
Il voit l’affect comme expression de la volonté de puissance, force fondamentale de la vie, au-delà de la simple émotion.
"Aucun affect ne peut être supprimé, mais seulement réorienté ou transformé." (Par-delà bien et mal, §117)
Usages et débats :
Débats sur la distinction entre affect, émotion, sentiment, sur le rôle de l’inconscient, sur la pathologie des affects.
Changements de signification :
L’affect devient catégorie psychologique, moteur de l’inconscient, force dynamique de la subjectivité.
Liens avec d'autres notions :
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Émotion :
L’affect se distingue de l’émotion par sa durée ou son intensité.
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Inconscient :
L’affect est central dans la théorie freudienne de l’inconscient.
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Pulsion :
L’affect exprime l’investissement d’une pulsion.
Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)
L’affect (anglais : affect ; allemand : Affekt) est au cœur de la psychologie, des neurosciences, de la philosophie contemporaine et de la théorie critique (affect theory). On distingue affects, émotions, sentiments ; on analyse leur rôle dans la cognition, l’action, la société et la culture. Les affect studies examinent l’intensité, la transmission et la politique des affects.
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Silvan Tomkins :
Il fonde une théorie des affects comme systèmes motivants fondamentaux, indépendants des instincts.
"Les affects sont les moteurs primaires de l’expérience humaine." (Affect Imagery Consciousness, 1962)
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Brian Massumi :
Il distingue l’affect de l’émotion, le définissant comme intensité pré-personnelle, capacité à affecter et à être affecté.
"L’affect est l’intensité qui précède toute qualification consciente." (Parables for the Virtual, 2002)
Usages et débats :
Débats sur la nature et la distinction des affects, émotions et sentiments ; sur leur rôle dans la cognition, la politique, la culture numérique, l’art.
Changements de signification :
L’affect devient intensité, circulation, agent de transformation sociale et politique, champ d’études transdisciplinaire.
Liens avec d'autres notions :
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Émotion :
L’affect est souvent vu comme plus primaire ou plus diffus que l’émotion.
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Intensité :
En philosophie contemporaine, l’affect est défini comme intensité, potentiel de transformation.
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Affect studies :
Champ de recherche interdisciplinaire sur le rĂ´le social, politique, culturel des affects.