absolu


Antiquité

Le concept d’« absolu » (latin : absolutus, ab-solutus, « dĂ©tachĂ© de », « libre de tout lien » ; grec : αᜐΞύπαρÎșÏ„ÎżÎœ, authyparkton ; Î±áœÏ„ÎżÏ„Î”Î»Î­Ï‚, autotelĂšs) n’est pas explicitement thĂ©orisĂ© comme tel, mais l’idĂ©e d’un principe premier, inconditionnĂ©, existe. Pour Platon, l’IdĂ©e du Bien est suprĂȘme, indĂ©pendante de toute autre chose. Chez Aristote, le Premier Moteur est acte pur, cause premiĂšre et non causĂ©e, sĂ©parĂ©e du monde matĂ©riel.

  • Platon : L’IdĂ©e du Bien est principe suprĂȘme, cause de l’intelligible et du sensible, indĂ©pendante de tout autre ĂȘtre.
    "Le Bien est au-delĂ  de l’essence en dignitĂ© et en puissance." (La RĂ©publique, VI, 509b)
  • Aristote : Le Premier Moteur (protos kinoun akineton) est acte pur, sĂ©parĂ©, non dĂ©pendant, principe de tout mouvement sans ĂȘtre mĂ».
    "Il existe donc une substance éternelle, immobile, séparée." (Métaphysique, XII, 7, 1072a)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur l’existence d’un principe inconditionnĂ©, sur la possibilitĂ© d’un ĂȘtre ou d’une rĂ©alitĂ© absolument sĂ©parĂ©e, indĂ©pendante.
Changements de signification : Le terme 'absolu' n’est pas employĂ©, mais l’idĂ©e d’un principe premier, autonome, inconditionnĂ©, est centrale.
Liens avec d'autres notions :
  • Principe premier : La quĂȘte d’une cause ou d’un ĂȘtre qui ne dĂ©pend de rien d’autre.
  • SĂ©paration (chorismos) : Le caractĂšre sĂ©parĂ©/indĂ©pendant du principe suprĂȘme.
  • Acte pur (energeia) : L’absolu chez Aristote est l’acte pur, sans potentialitĂ©.

Moyen Âge

Le terme 'absolu' (absolutus) est utilisĂ© pour dĂ©signer Dieu comme Être parfait, indĂ©pendant, cause de soi (causa sui), au-delĂ  de toute relation ou condition. La distinction entre l’absolu (ce qui n’est relatif Ă  rien) et le relatif (ce qui dĂ©pend d’autre chose) devient fondamentale dans la thĂ©ologie et la mĂ©taphysique.

  • Thomas d’Aquin : Dieu est l’Être absolu (ens absolutum), cause premiĂšre, dont l’essence coĂŻncide avec l’existence, indĂ©pendant de toute cause ou relation.
    "Dieu seul est absolument simple, absolument parfait, absolument indépendant." (Somme théologique, I, q.3, a.7)
  • MaĂźtre Eckhart : Il insiste sur l’absolu divin comme au-delĂ  de toute dĂ©termination, toute relation, toute image.
    "Dieu est un pur absolu, sans pourquoi (sunder warumbe)." (Sermons allemands)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur la possibilitĂ© de concevoir l’absolu, sa distinction avec le relatif, l’absolu comme perfection et simplicitĂ©.
Changements de signification : L’absolu devient synonyme de perfection divine, d’indĂ©pendance ontologique, d’inconditionnalitĂ©.
Liens avec d'autres notions :
  • Relatif : L’absolu s’oppose Ă  tout ce qui dĂ©pend, Ă  tout ce qui est en relation.
  • SimplicitĂ© divine : L’absolu est sans composition ni multiplicitĂ©.
  • Causa sui : L’absolu est cause de soi, sans cause extĂ©rieure.

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siùcles)

Le terme 'absolu' (français : absolu ; latin : absolutus ; anglais : absolute) gagne en importance dans la mĂ©taphysique, la thĂ©ologie, la physique et la morale. Il dĂ©signe ce qui est inconditionnĂ©, universel, nĂ©cessaire, indĂ©pendant de toute limitation. Dieu, l’infini, mais aussi l’espace et le temps (chez Newton) sont dits 'absolus'.

  • RenĂ© Descartes : Dieu est l’ĂȘtre absolu, infini, dont l’existence ne dĂ©pend d’aucune autre. L’absolu s’oppose au relatif, au fini, au conditionnĂ©.
    "L’idĂ©e de l’absolu, de l’infini, est en moi, mais je ne puis la contenir." (MĂ©ditations mĂ©taphysiques, III)
  • Isaac Newton : Il parle de l’espace et du temps absolus, existant indĂ©pendamment de tout objet ou Ă©vĂ©nement.
    "L’espace absolu existe par sa propre nature, sans relation Ă  quoi que ce soit d’extĂ©rieur." (Principia, Definitions, 1687)
  • Baruch Spinoza : Il identifie Dieu Ă  la substance unique, absolument infinie, cause de soi (causa sui), nĂ©cessaire, donc absolue.
    "Dieu, c’est-Ă -dire la substance absolument infinie." (Éthique, I, dĂ©f. 6)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur l’existence d’un absolu (Dieu, espace, temps), sur la possibilitĂ© pour l’esprit humain de le connaĂźtre, sur la distinction entre absolu et relatif.
Changements de signification : L’absolu devient concept fondamental de la mĂ©taphysique, de la gĂ©omĂ©trie, de la morale.
Liens avec d'autres notions :
  • Infini : L’absolu est souvent associĂ© Ă  l’infini, Ă  l’illimitĂ©.
  • Substance : Pour Spinoza, l’absolu est la substance unique.
  • NĂ©cessitĂ© : L’absolu est ce qui ne peut pas ne pas ĂȘtre.

Époque moderne (XIXe siùcle)

L’absolu (allemand : das Absolute ; anglais : the Absolute) devient central dans l’idĂ©alisme allemand et la philosophie romantique. Il dĂ©signe l’Être total, l’Esprit infini, le fondement ultime du rĂ©el, qui englobe et dĂ©passe toute rĂ©alitĂ© finie. Hegel, Schelling, Fichte, Schopenhauer proposent des conceptions diffĂ©rentes de l’absolu.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : L’Absolu (das Absolute) est le tout du rĂ©el, l’Esprit qui se rĂ©alise progressivement dans l’histoire et la pensĂ©e, Ă  travers la dialectique.
    "L’absolu n’est pas substance, mais sujet." (PhĂ©nomĂ©nologie de l’esprit, PrĂ©face)
  • Friedrich Schelling : L’absolu est l’unitĂ© indiffĂ©renciĂ©e du sujet et de l’objet, de la nature et de l’esprit.
    "L’absolu est l’identitĂ© de l’idĂ©al et du rĂ©el." (SystĂšme de l’idĂ©alisme transcendantal, 1800)
  • Arthur Schopenhauer : Il critique l’absolu comme concept vide, mais voit la VolontĂ© comme fond ultime (et irrationnel) du rĂ©el.
    "L’absolu, ainsi conçu, n’est qu’un mot vide." (Le monde comme volontĂ© et comme reprĂ©sentation, I, 17)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur l’absolu comme totalitĂ©, unitĂ©, esprit, fondement du rĂ©el, sur sa connaissabilitĂ©, sur son rapport au fini, Ă  l’individuel.
Changements de signification : L’absolu devient principe totalisant, sujet-processus, unitĂ© du multiple, ou fond originaire du rĂ©el.
Liens avec d'autres notions :
  • TotalitĂ© : L’absolu est le tout, l’ensemble du rĂ©el.
  • Dialectique : Chez Hegel, l’absolu se rĂ©alise comme processus dialectique.
  • IdentitĂ© : UnitĂ© de l’objectif et du subjectif chez Schelling.

Époque contemporaine (XXe-XXIe siùcles)

Le concept d’absolu (français : absolu ; allemand : das Absolute) est remis en question ou redĂ©fini dans la phĂ©nomĂ©nologie, l’existentialisme, la philosophie analytique et la thĂ©ologie moderne. On s’interroge sur la possibilitĂ© mĂȘme de penser ou d’atteindre l’absolu, sur sa place dans la science, l’art, la religion. Certains philosophes (Levinas, Marion) prĂ©fĂšrent parler d’infini, d’altĂ©ritĂ©, de transcendance.

  • Emmanuel Levinas : Il critique la totalitĂ© absolue comme fermeture du sens et prĂ©fĂšre penser l’infini, l’altĂ©ritĂ©, le visage d’autrui comme ce qui rompt avec l’absolu du MĂȘme.
    "L’absolu n’est pas totalitĂ©, mais relation Ă  l’infini." (TotalitĂ© et infini, 1961)
  • Jean-Luc Marion : Il interroge la possibilitĂ© de l’absolu comme 'saturĂ©', donnĂ© en excĂšs, qui dĂ©borde tout concept, toute intentionnalitĂ©.
    "L’absolu se donne dans la surabondance du phĂ©nomĂšne saturĂ©." (Étant donnĂ©, 1997)
Usages et dĂ©bats : DĂ©bats sur la pertinence du concept d’absolu, sur le rapport entre absolu et relatif, sur l’impossibilitĂ© moderne de l’absolu (fin des mĂ©taphysiques totalisantes), sur la pluralitĂ© des absolus (science, art, religion).
Changements de signification : L’absolu tend Ă  s’effacer devant les concepts de transcendance, d’infini, d’altĂ©ritĂ©, de pluralitĂ© des vĂ©ritĂ©s.
Liens avec d'autres notions :
  • Infini : L’infini prend le relais de l’absolu comme ouverture.
  • AltĂ©ritĂ© : L’absolu du mĂȘme s’oppose Ă  l’absolu de l’autre (Levinas).
  • PhĂ©nomĂšne saturĂ© : L’absolu se manifeste comme excĂšs ou surabondance (Marion).