être


Antiquité

Le concept d'« être » (grec : to on, to einai ; latin : ens, esse) est central dans la philosophie grecque. Les penseurs s'interrogent sur ce que signifie « être », sur la différence entre l'être et le non-être, et sur ce qui est vraiment, au-delà des apparences. Le mot grec « on » désigne ce qui est, tandis que « einai » signifie le fait d'être. Le mot latin « esse » (verbe être) et « ens » (ce qui est) seront fondamentaux pour la suite de la pensée.

  • Parménide : Il affirme que seul l'être (to on) est, et que le non-être (mé on) n'est pas. L'être est unique, immobile, éternel, nié à la diversité du monde sensible.
    "To gar auto noein estin te kai einai." (Car il est le même de penser et d'être) (Poème, fragment 3)
  • Platon : Il distingue le monde sensible, changeant et imparfait, du monde des Idées (eidè) ou Formes, qui sont les véritables êtres (onta), éternels et immuables.
    "To men aei on, geneseos de ouk echon, to de aei gignomenon, oudepote on." (Ce qui est toujours et n’a pas de devenir, et ce qui devient toujours mais n’est jamais.) (Timée, 27d-28a)
  • Aristote : Il fait de l'être (to on) l'objet fondamental de la « première philosophie » (métaphysique). L'être se dit en plusieurs sens : ousia (substance, essence), accident (symbebêkos), acte (energeia, entelecheia), puissance (dynamis).
    "To on legetai pollachôs." (L’être se dit de multiples façons.) (Métaphysique, IV, 2, 1003a33)
Usages et débats : Débats sur l’unité de l’être, sa relation au non-être (mé on), la différence entre l’être véritable (ousia) et l’apparence, et sur les différentes manières de « dire » l’être (catégories, sens multiples).
Changements de signification : L’être commence comme synonyme de réalité ou de ce qui existe absolument, mais devient un objet d’analyse logique (catégories, prédicats) et ontologique.
Liens avec d'autres notions :
  • Non-être (mé on) : Le non-être est ce qui n’est pas ; sa possibilité même de pensée pose problème à Parménide et Platon.
  • Substance (ousia) : Pour Aristote, l’être par excellence est la substance, ce qui existe par soi (kath’ auto).
  • Essence (to ti ên einai) : L’être est lié à la question de l’essence : ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est.

Moyen Âge

Le concept d’être (latin : ens, esse) est profondément influencé par la philosophie grecque (surtout Aristote) et intégré dans la théologie chrétienne. Dieu est défini comme l’Être suprême (ens perfectissimum, ipsum esse subsistens). On distingue l’être créé (ens creatum, contingent) et l’Être nécessaire (ens necessarium, Dieu).

  • Thomas d’Aquin : Il distingue l’essence (quidditas) et l’existence (esse) : en Dieu, essence et existence coïncident (ipsum esse subsistens), alors qu’en toute créature elles sont distinctes.
    "Deus est ipsum esse subsistens." (Dieu est l’Être même subsistant par soi.) (Somme théologique, I, q.3, a.4)
  • Maître Eckhart : Il développe une mystique de l’être, où Dieu est au-delà de tout être déterminé, 'pur Être' (lat. esse purum) et source de tout ce qui est.
    "In Deo esse est ipsum intelligere." (En Dieu, être, c'est comprendre même.) (Sermons allemands)
Usages et débats : Débats sur la distinction entre essence (quidditas) et existence (esse), sur la participation des créatures à l’Être divin, sur la hiérarchie des êtres (scala entium).
Changements de signification : L’être prend une dimension théologique : Dieu est l’Être absolu, les créatures sont des êtres dérivés (ens participatum) et contingents.
Liens avec d'autres notions :
  • Existence (esse) : La distinction entre essence (quidditas) et existence (esse) devient centrale.
  • Contingence (contingentia) : Les êtres créés sont contingents (non nécessaires), seul Dieu est nécessaire.
  • Dieu (Deus) : Dieu est identifié à l’Être pur, source de tout être (ipsum esse subsistens).

Âge classique (XVIIe - XVIIIe siècles)

La question de l’être (français : être ; latin : ens, esse) devient plus abstraite et métaphysique. Les philosophes cherchent à fonder l’être dans la pensée (Descartes : cogito, sum), ou dans la substance unique (Spinoza : substantia, Deus sive Natura), ou dans la pluralité d’unités (Leibniz : monas, monade).

  • René Descartes : Il affirme que l’être certain est celui de la pensée consciente : 'ego sum, ego existo' (je suis, j’existe). L’être est d’abord attesté dans l’acte de pensée.
    "Cogito, ergo sum." (Je pense, donc je suis.) (Discours de la méthode, IV)
  • Baruch Spinoza : Il identifie Dieu et la Nature comme l’unique substance (substantia), causa sui, dont tout procède. Il n’y a qu’un seul Être infini (ens infinitum).
    "Per substantiam intelligo id quod est in se et per se concipitur." (Par substance, j’entends ce qui est en soi et est conçu par soi.) (Éthique, I, définition 3)
  • Gottfried Wilhelm Leibniz : Il développe la théorie des monades (monas, monades), unités simples d’être, qui composent la réalité. L’être est pluriel et hiérarchisé.
    "Omnis substantia simplex, sive monas, est speculum vivum universi." (Chaque substance simple, ou monade, est un miroir vivant de l’univers.) (Monadologie, §56)
Usages et débats : Débats sur l’être comme substance, sur l’être pensé par la conscience (res cogitans), sur l’identité et la multiplicité de l’être.
Changements de signification : L’être devient objet d’analyse rationnelle, lié à la conscience (Descartes) ou à la notion de substance unique (Spinoza) ou multiple (Leibniz).
Liens avec d'autres notions :
  • Substance (substantia) : L’être est ce qui existe en soi (in se), indépendamment du reste.
  • Conscience (cogitatio) : Chez Descartes, l’être certain est celui de la conscience pensante.
  • Monade (monas) : Pour Leibniz, l’être est constitué de monades, entités simples et irréductibles.

Époque moderne (XIXe siècle)

L’être (allemand : Sein) est interrogé par la phénoménologie naissante, l’idéalisme allemand et les philosophies de l’existence. On réfléchit à l’être en tant que processus (Werden), histoire ou expérience vécue (Erlebnis).

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Il pense l’être (Sein) comme processus dialectique, devenir historique (Werden). L’être pur est indéterminé, il se nie pour devenir déterminé (essence, Dasein, Existenz).
    "Das reine Sein und das reine Nichts ist also dasselbe." (L’être pur et le néant sont donc identiques.) (Science de la logique, I, 1)
  • Søren Kierkegaard : Il pose l’être individuel comme existence subjective (dansk : eksistens), marquée par l’angoisse, la liberté, le choix.
    "Eksistensen er individets virkelighed, ikke den almindelige idés." (L’existence est la réalité de l’individu, non de l’idée générale.) (Le concept d’angoisse, 1844)
Usages et débats : Débats sur l’être comme devenir (Werden, Hegel), l’être comme existence subjective (eksistens, Kierkegaard), et sur la possibilité de saisir l’être indépendamment de la pensée.
Changements de signification : L’être est désormais pensé comme histoire, processus (Prozess), ou expérience vécue (Erlebnis), non plus seulement comme substance.
Liens avec d'autres notions :
  • Devenir (Werden) : L’être n’est plus statique, il se comprend comme devenir chez Hegel.
  • Existence (Existenz/eksistens) : L’accent est mis sur l’être en tant qu’existence individuelle et subjective.
  • Néant (Nichts) : Réflexion sur la relation entre être et néant (Hegel).

Époque contemporaine (XXe-XXIe siècles)

La question de l’être (allemand : Sein ; anglais : being) est centrale en phénoménologie, existentialisme et philosophie analytique. Heidegger renouvelle radicalement l’interrogation sur l’être (Seinsfrage), tandis que Sartre, Merleau-Ponty ou Quine proposent des perspectives diverses.

  • Martin Heidegger : Il distingue l’Être (Sein) et les étants (Seiendes). L’oubli de l’Être (Seinsvergessenheit) serait le défaut fondamental de la philosophie occidentale. Il propose d’interroger le sens de l’Être (Sinn von Sein) à partir de l’existence humaine (Dasein).
    "Die Seinsfrage muss neu gestellt werden." (La question du sens de l’être doit être posée à nouveau.) (Sein und Zeit, 1927)
  • Jean-Paul Sartre : Il distingue l’être-en-soi (être massif, inerte : l’en-soi) et l’être-pour-soi (conscience, liberté, projet : pour-soi). L’homme est 'condamné à être libre'.
    "L’existence précède l’essence." (L’Être et le Néant, 1943)
  • Willard Van Orman Quine : Dans la philosophie analytique, il pose la question de l’ontologie : 'What is there?' et répond : 'Everything.' Il interroge la signification des énoncés d’existence.
    "To be is to be the value of a variable." (Être, c’est être la valeur d’une variable.) (On What There Is, 1948)
Usages et débats : Débats sur la différence entre être (Sein/being) et existant (Seiendes/being-there), sur l’oubli de l’être (Seinsvergessenheit), sur l’expérience de l’être, sur la pluralité des modes d’être (Modi des Seins).
Changements de signification : L’être n’est plus seulement ce qui existe, mais devient objet d’une interrogation radicale sur le sens même de l’existence, de l’apparition, de la présence.
Liens avec d'autres notions :
  • Existence (Existenz/existence) : Distinction entre existence factuelle et essence (Wesen).
  • Dasein : Chez Heidegger, l’être humain est celui qui interroge le sens de l’être.
  • Ontologie (ontologia) : L’étude de l’être, de ce qui existe et de ses modes.